BILAN | 2025, AU PIED DE LA LETTRE
2025 au pied de la lettre ou le journal d’un spectateur de province assidu, bourru parfois, ingénu souvent, mordu à jamais. L’exercice est à la fois scolaire et frivole, déroulé à égale mesure de légèreté et de sincérité.
A comme AA,
il y a eu DD (Danièle Darrieux), CC (Claudia Cardinale), BB (inutile de développer), il y a toujours, plus que jamais Ariane Ascaride, encore une fois formidable au centre La Pie voleuse, très bon cru de Robert Guédiguian. Elle est Maria, mélomane et un peu kleptomane pour la bonne cause : payer des cours de piano à son petit-fils. C’est un bonheur de la voir, une chance de l’avoir.
B comme Ballon blanc,
ballon blanc, poisson rouge, vertes années. Le plus beau caprice du cinéma. Scénario Abbas Kiarostami. Caméra d’or il y a 30 ans, pas un simple accident.
C comme « C’est vrai qu’à Lisbonne, vous mettez de l’eau potable dans les toilettes ? »
La réplique de l’année entendue dans Le Rire et le couteau de Pedro Pinho.
D comme Dernière séance,
quoi de plus triste qu’un cinéma qui ferme ? Quoi de plus beau qu’un cinéma associatif qui ferme pour se réinventer (et se mettre au norme). Ce cinéma s’appelle Le Rio, il est situé à la périphérie de Clermont-Ferrand (pour attirer, à la fin des années 50 le public ouvrier de Michelin) et sa fausse dernière séance, solde out, avec la projection de Rio Bravo a été un bonheur sans nom.
– « Préviens en revenant – Cinéma Le Rio – parce que tu te ressembles pas quand t’es propre ! »

E comme Extinction,
la scène de l’extinction des chandeliers, à la fin de la représentation théâtrale, dans le Casanova de Fellini est ce que j’ai vu de plus beau. Splendeur et solitude, spleen et cérémonie.
F comme Franny,
dans Eephus, le dernier tour de piste c’est l’indéfectible spectateur, magnifique personnage, incarnation de la fidélité et mémoire vivante d’un lieu, un terrain de base ball sur lequel un collège doit être construit, voué à disparaître. Franny, évanoui dans la nuit, personne n’est là, comme dans Splendor d’Ettore Scola, pour empêcher la fermeture du cinéma. Extinction bis.
G comme Gindou,
c’est devenu, depuis trois ans, le rendez-vous estival, le festival idéal où cinéma et amitié font bon ménage.
H comme Hommage,
parmi les disparu·es de l’année, sont partis discrètement deux éternels enfants du cinéma, Enzo Staiola (Le Voleur de bicyclette / Vittorio De Sica) et Ahmad Ahmadpour (Où est la maison de mon ami ? / Abbas Kiarostami). Seuls les grand·es cinéastes ont réussi à filmer l’enfance sans la galvauder. Liste à laquelle appartient Sophie Letourneur, bien vivante. La présence de Raoul, le petit garçon du couple qu’elle forme avec Philippe Katerine dans L’Aventura, apporte quelques uns des plus beaux éclats de vie vus en 2025. Dites-moi que Ana Torrent va bien.
I comme Itinérance,
découvert les cinémas de Clermont-L’Hérault, Crest, Narbonne et Valence au gré des déplacements / rapprochements. Et celui de Brive à l’occasion du Festival du moyen-métrage. Road movie and love story et vice versa.
J comme Jurisprudence In the Mood for Love,
Leila Bekhti dans Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan et Vicky Krieps dans Ingeborg Bachmann changent de robe comme de scène. Pas tout à fait la magie Maggie mais ça joue.

K comme Krieps,
dans Ingeborg Bachmann comme dans Love me tender, Vicky Krieps incarne une écrivaine et les deux femmes, à travers les décennies, semblent converser. Ingeborg ne parle t-elle pas de fascisme pour désigner les relations hommes / femmes ? La comédienne laisse parler ces cernes, illuminés par une cohérence intérieure et un sourire enfantin. De retour sur les écrans dès le 7 janvier chez Jim Jarmusch. Avant un César ?
L comme Lumière,
l’Institut Lumière est chargé de faire vivre le patrimoine des frères Lumière. 8 ans après Lumière, l’aventure commence, succès public, Thierry Frémaux proposait la suite, Lumière, l’aventure continue, confondant visiblement héritage et appropriation. En effet, le cadeau est empoisonné, le spectateur se retrouvant captif du regard de son réalisateur, ses commentaires faisant obstacle à ce que l’on pourrait espérer : approcher l’état de sidération des premiers spectateurs du cinématographe, il y a 130 ans. Insupportable.
M comme Mai,
quelle autre secteur d’activité concentre l’essentiel de son énergie annuelle sur une décade ? Je ne suis jamais allé à Cannes et je ne sais toujours pas si j’en ai réellement envie. Assez peu de goût pour les essoreuses. En revanche, vivre le festival par procuration me fascine toujours autant. Allez y, je vous regarde, vous lit, vous écoute.
N comme Nord,
derrière Valeur sentimentale, qui a permis à Joachim Trier de repartir de Cannes avec le Grand Prix en poche, ce sont des films moins attendus, venus de Norvège et d’Islande, qui nous ont surpris·es, enthousiasmé·e·s et bouleversé·e·s. Quel point commun entre La Trilogie d’Oslo, Loveable, L’Amour qu’il nous reste et When the Light Breaks ? Une manière de capter cette lumière si particulière du grand Nord, à la fois blanche et chaude, et d’en faire un rideau invisible derrière lequel il ne sert à rien de tricher. Désir, deuil, rencontres, séparations, famille, ami·es, tout passe et rien ne lasse au tamis d’une sincérité sans cesse convoquée.
Il faut ajouter la composition géniale de Claes Bang dans L’Inconnu de la Grande arche où il est Johan Otto von Spreckelsen. L’acteur danois, tout en rigidité obsessionnelle apporte aussi au film une forme de burlesque qui le fait décoller de son sujet. Le César du meilleur acteur lui tend déjà les bras.
Et puis, on ne peut conclure ce paragraphe sans espérer, non pas un film, soyons patients, mais le début d’une once de nouveau projet de la part d’Aki Kaurismäki. Nous avons tant besoin de son regard sur le monde, de regarder son monde.
O comme Orage(s),
mercredi 25 juin, seul dans la salle pour Ange de Tony Gatlif. Soir d’orage. Soudain, le projecteur s’éteint. Bruits de couloir, je me hasarde pour constater que l’orage a provoqué une coupure de courant générale. Une dizaine de minutes plus tard, reprise de la projection avec une scène d’orage de grêle. Hasard et musique.
Mardi 19 août 2025, Festival de Gindou, projection en plein air de Soulèvements de Thomas Lacoste, portraits croisés de militant·es des Soulèvements de la Terre. L’orage menace tout en restant à distance respectable. L’organisation lance la projection en croisant les doigts mais les coups de tonnerre se rapprochent inéluctablement. Après 3/4 d’heure, à une charge de police sur la ZAD de Sainte-Soline répond en quasi simultané un éclair qui déchire le ciel du Lot. La pluie arrive, la projection sera délocalisée dans la salle de l’Arsenic, quatre fois plus petite que le théâtre de verdure. Répression et coïncidence.
P comme Patinoire,
premier baiser sur la glace entre Juliette Armanet et Bastien Bouillon (également joueur de hockey dans Connemara) dans Partir un jour d’Amélie Bonnin. Même décor pour une belle scène d’adieux entre Florence Pugh et Andrew Garfield dans L’Amour au présent de John Crowley.
Q comme Quinoa,
R comme Ras-le-bol,
ras-le-bol de voir les projections commencer par l’empilement hideux des logos des sociétés partenaires. L’impression que cette mode ne cesse d’enfler finit de m’exaspérer. Quand cela a t-il commencé, que fait la police ?
S comme Sirāt
choc (voir U) en mai, chiqué en septembre. Le pire, c’est qu’on nous y reprendra, c’est le jeu, on l’accepte.

T comme Téléphone,
du point de vue de l’outil technique, vu cette année Kontinental’25 et Left-Handed Girl, entièrement filmés au téléphone portable. Ça relève encore de la curiosité mais il faut imaginer que ce sera assez vite banal et sans doute indifférent. Radu Jude explique qu’il n’a pas le temps d’attendre d’éventuels financements et préfère créer sans trop se préoccuper de la noblesse du matériel.
Du côté de l’outil dramaturgique, à noter que Le Répondeur et L’Aventura ont davantage jouer avec le son qu’avec l’image, Fabienne Godet dans une recherche de pure comédie autour de l’aliénation et Sophie Letourneur dans une observation aiguë de la fabrication de l’archive immédiate. Mine de rien, elle donne naissance à une forme de méta-ordinaire.
L’introduction finale du téléphone portable dans La Voix de Hind Rajab laisse pour le moins perplexe. L’archive présentée de manière subreptice et ostentatoire, se superpose à son adaptation, rendant cette dernière, par nature, inconvenante. L’effet de miroir renvoie moins la justesse de la représentation que la vanité du geste.
Dans une scène pathétique et burlesque d’Un Poète, le drôle de film du colombien Simón Mesa Soto, on brandit soudain un téléphone pour enregistrer une déclaration qui vaut contrat. La film s’amuse autant de la mise en scène, ridiculement solennelle, que de la croyance en l’assise juridique du document vidéo. Croix de bois, croix de fer, si les datas mentent, je vais en Enfer.
On observe, au-delà du simple téléphone, une hybridation de plus en plus habile de régimes d’images. Le film d’Hernan Rosselli, Quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, quelque chose d’emprunté, convoque exemplairement ces motifs (images d’archives familiales VHS, images tremblées des caméras de surveillance…) pour tresser divers récits ou le réel et la fiction se rejoignent dans un jeu de contrepoints trouble et sincère. Quelque chose d’une modernité se trame dans l’opération qui vise à créer de la richesse à partir d’un matériau réputé pauvre.
U comme Uppercut,
ou choc ou gifle ou nécessaire, et tout autre emporte-pièce pour critique anesthésié·e.
V comme Vitalité,
celle des festivals de cinéma, partout, tout le temps, ne cesse d’étonner. Ce sont des lieux de découvertes, d’échanges et de rencontres, des rampes de lancement privilégiées qui profitent aux « territoires » bien au-delà du simple cercle culturel. On les voit, les uns après les autres, dévitalisés, menacés, contraints de réduire la voilure, de faire appel aux dons. Constat d’autant plus inquiétant qu’ils sont, pour l’essentiel, aussi des succès publics.
W comme Wiseman,
le jeune retraité vient de fêter ses 96 printemps. Aperçu cette année dans Jane Austen a gâché ma vie de Laura Piani et Vie privée de Rebecca Zlotowski. Un géant s’amuse.
X comme 10,
le nombre de minutes tenu devant Reflet dans un diamant mortde Hélène Cattet et Bruno Forzani. Il faut savoir passer son chemin.
Y comme Yang, Edward
réajuster l’importance du taïwanais à l’occasion de la ressortie de la plupart de ses films. Revoir Yi Yi, c’est reconnaître son héritage partout. Chez Shih-Ching Tsou (Left-Handed Girl) et Huo Meng (Le Temps des moissons) de manière très évidente.

Z comme ZZ,
et si le film le plus attendu de 2026 était un homme ?


