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NINA MEURISSE | Interview

Quelques jours avant la sortie de Julian, premier long métrage de Cato Kusters qui adapte le roman de Fleur Pierets, Nina Meurisse nous a accordé un entretien lors duquel elle revient sur ce rôle traversé par l’amour, le deuil et la mémoire. Césarisée l’an dernier, l’actrice évoque son travail d’observation, la construction d’une alchimie rare à l’écran, la manière de filmer les gestes d’un couple sans cliché, mais aussi son rapport à des personnages et à des récits qui déplacent le regard.

Qu’est-ce qui vous a tout de suite happée dans l’histoire de Julian ? Est-ce que vous y êtes entrée d’abord par l’histoire d’amour, par son geste politique, ou par la manière singulière dont l’autrice la raconte ?

Par l’histoire d’amour. Par l’histoire d’amour et par la manière dont elle était racontée. J’avais l’impression, déjà dans le scénario, qu’il y avait du cinéma, dans les allers-retours entre passé et présent, et que ce n’était pas une histoire d’amour linéaire. Souvent, on raconte les histoires d’amour en se disant qu’il faut qu’elles tiennent. Là, ce n’est pas l’idée. L’histoire tient, mais c’est comment elle tient à la vie. Et ce n’est pas pareil.

J’ai trouvé qu’il y avait un vrai point de vue dans le scénario. Et c’est toujours un bon signe. J’étais en tournage quand je l’ai lu, et je me disais entre deux prises : « On tourne, mais coupé. » Je n’avais pas envie de le lâcher.

Vous incarnez souvent des personnages très ancrés dans le réel. Ici, cette dimension est encore plus forte. Comment avez-vous abordé ce rôle et trouvé votre chemin vers cette héroïne ?

Ils sont ancrés dans le réel parce que je ne lis pas beaucoup d’autres choses. Ce n’est pas seulement un choix : ce sont souvent les scénarios qui me touchent. Mais j’adorerais que le cinéma s’empare davantage de la fiction et de tous les outils qu’il peut y avoir pour créer un univers, comme le font Wes Anderson ou les frères Coen. J’adorerais voir ça au cinéma, mais ce n’est pas trop ce que je lis.

Fleur était déjà très en amont du projet. Il y avait le support du livre, les interviews. Laurence connaissait aussi très bien cette histoire. Elle m’a beaucoup renseignée sur leur histoire d’amour. Cela faisait trois ans qu’elle travaillait sur le sujet, donc elle en savait plus que moi.

Après, il y avait beaucoup d’observation de Fleur quand on s’est rencontrées : la voir rire, la voir me parler, voir ce qui l’a touchée, les livres auxquels elle fait référence dans les interviews, les musiques. Il y avait les questions que j’avais à lui poser, mais aussi une forme d’enquête : essayer de voir quel est le personnage public de Flore, ce qu’il y a dans son intimité, et grappiller des choses. Mais après, on avait quand même une vraie liberté pour s’emparer de ce personnage. Moi, ça me tenait à cœur d’avoir les cheveux roux, de garder les mêmes couleurs de vêtements, de se dire qu’on allait faire un film, mais qu’on allait coller à ces deux femmes.

Ce que j’aime, c’est qu’on puisse avoir de l’empathie pour les personnages que je joue.

Au-delà de la forme, de l’écriture, du caractère parfois très cru du film, il y a surtout cette alchimie très forte entre vous deux. On a presque par moments l’impression d’être face à un documentaire. Comment cette complicité s’est-elle construite ?

Franchement, c’est un coup de bol. Quand on s’est rencontrées en casting avec Laurence (Roothooft – ndlr), elle avait vu beaucoup de filles pour faire Fleur. Je me suis dit que ça allait être l’enfer pour elle, qu’elle allait être crevée. Et quand j’ai ouvert la porte, elle m’a accueillie avec un immense sourire, les yeux qui pétillaient. Elle était ravie.

On a commencé à jouer, et tout de suite, on était dans une vraie écoute profonde l’une de l’autre, très en réaction. Moi, je faisais un truc, elle jouait différemment ; elle commençait une scène d’une certaine manière, je lui répondais autrement. On s’influençait beaucoup dans le jeu. C’est un cercle vertueux : plus je sentais que ça allait dans ce sens-là, plus elle le sentait aussi, plus on s’amusait de ça. On essayait de se surprendre.

Et après, ça va vite, parce que ce genre de rencontre avec un partenaire n’arrive pas tout le temps. Donc quand on le sent assez vite, ça embraye sur une complicité.

Nina Meurisse pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné

Le film raconte l’intimité dans un sens très large : les gestes, les mots, la tendresse, la fragilité. Comment avez-vous travaillé cette dimension pour raconter pleinement cette histoire d’amour ?

Sur les gestes de tendresse, on avait déjà beaucoup de vidéos de leur mariage, d’interviews où elles sont toutes les deux. On a vraiment collé à leur tendresse dans la vie. Moi, je demandais : qu’est-ce que tu aimais caresser ? Est-ce que c’était l’épaule ? Est-ce que quand tu l’embrassais, tu mettais la main comme ça ? Parce que je trouve que c’est un langage en soi, celui d’un couple. On n’embrasse pas chaque partenaire pareil, on ne le regarde pas pareil. Donc ça, c’était important pour nous : aller à leur endroit de vérité.

Comment avez-vous abordé les scènes les plus délicates du film, qu’il s’agisse de la fin de vie de Julian, de l’intimité du couple ou de la sexualité ?

Sur la scène érotique, la scène d’intimité, il y avait vraiment cette idée, pour le coup, de ne pas aller dans leur intimité, mais de se dire : nous, comment on veut raconter le désir entre deux femmes d’une manière qui ne soit pas celle qu’on attend, ni celle de la caricature ? C’est pour ça qu’on est face à face.

J’aime donner une voix à quelqu’un qui n’existe pas, à des voix que j’ai envie que tout le monde entende.

On sent en effet une vraie réflexion sur la manière de filmer cela.

Voilà. Là, c’était important pour nous de vraiment nous questionner. Et je pense que le choix de cette position était vraiment important. Elle est très à l’image de ces deux femmes qui se regardent droit dans les yeux, qui veulent donner du plaisir à l’autre, que l’autre en prenne, et qu’ensemble elles aient envie de grandir. Elle n’est pas gratuite, surtout.

Vous évoquiez l’observation. Est-ce que vous procédez toujours ainsi que vous entrez dans un personnage ? Quand vous lisez un scénario, cherchez-vous d’abord une proximité, ou au contraire un endroit de défi ?

En général, quand je me dis ça, ce n’est pas bon signe. Parce que ça veut dire que je vais aller à un endroit que je connais déjà, que j’ai déjà fait. Du coup, souvent, si je suis touchée par un scénario à ma manière, je me dis : comment faire pour que ce ne soit pas moi qu’on voie ? Quel geste je vais faire qui corresponde vraiment à ce personnage ? Est-ce qu’elle ne serait pas très en retenue là où, moi, je lâcherais tout ?

J’aime bien, même, l’idée de ne pas comprendre un personnage à la lecture, de ne pas comprendre ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là. Parfois, je me dis : mais pourquoi elle réagit comme ça ? Il n’y a pas de cinéma si tout est bien pensé d’avance. J’aime avoir ce travail-là : tirer le fil de la pensée du personnage.

Comme si vous partiez à la découverte d’un territoire.

Oui, inventé. Exactement.

Est-ce que cette exploration vous nourrit aussi, humainement, autant qu’artistiquement ?

Énormément. Sur l’empathie envers les autres, surtout. Le nombre de fois où je travaille un rôle et où je me dis : ah oui, elle est empêchée, en fait. Là où, dans la vie, j’aurais pu juger quelqu’un qui réagit à côté.

Ce que j’aime, c’est qu’on puisse avoir de l’empathie pour les personnages que je joue. Je trouve ça important. Ce n’est pas parce qu’un personnage est à côté, qu’il répond à côté, qu’il se met trop en colère, qu’on ne peut pas avoir d’empathie pour lui. S’il y a de l’empathie, alors j’ai l’impression d’avoir un peu réussi. En tout cas, on comprend pourquoi il en arrive là, même si la manière dont il réagit n’est pas la bonne. On se dit : oui, en même temps, tu as vécu ça, tu ne peux pas faire autrement. Je trouve que c’est ça qui est passionnant : arriver à comprendre l’espèce humaine.

Avez-vous le sentiment d’aller souvent vers des personnages ou des récits qu’on invisibilise ? On pense à Le ravissement, L’Histoire de Souleymane, ou encore Julian. Est-ce cela qui vous attire particulièrement ?

Comme je donne une voix à quelqu’un qui n’existe pas, il y a des voix que j’ai envie que tout le monde entende. Il y a des histoires pour lesquelles j’ai envie de partir de chez moi pendant huit semaines, et d’autres moins. Souvent, je me dis : il faut que tout le monde connaisse cette histoire-là. Mais là, je viens de faire le film de Grégoire Ludig, et je vais faire une comédie vraiment très potache, écolo. Pour le coup, c’est la limpidité de l’écriture qui me fait y aller. Je l’ai lue, j’ai tellement ri. C’est tout ce que je n’ai jamais fait. Je me suis dit : là, je vais m’amuser.

C’est plutôt qu’il y a des scénarios qui m’attirent. Oui, ce sont aussi des films que j’ai envie de voir, qui ont une certaine nécessité. Mais ça pourrait être autre chose. Moi, j’adore les films populaires et les comédies potaches. Donc cette comédie écolo, je me dis : oui, j’ai trop envie de voir ça, envie qu’on s’amuse de ce sujet. Mais il faut qu’il y ait une certaine nécessité.

Ma manière, à moi, de soutenir ces combats qui me tiennent à cœur, c’est de faire des films.

Loin de nous l’idée de vous cloisonner dans un seul type de cinéma.

Non, mais moi-même, je me dis parfois : il faut que tu arrêtes de choisir ces films-là. En même temps, ce sont des films que j’adore. J’aimerais bien me déplacer un peu. Je dis souvent en rigolant que j’adorerais faire une méchante de droite, mais c’est vrai. Aussi pour la comprendre, pour me mettre à un endroit qui m’est vraiment étranger. Par exemple, Marie Kinsky dans La Fièvre, je trouve ce personnage brillant à jouer. J’aimerais bien avoir de nouvelles perspectives de travail.

Nina Meurisse pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné

On pourrait dire que votre manière d’être engagée, c’est justement de faire exister des voix, des récits, des chemins de compréhension. C’est en tout cas ce qu’on perçoit dans vos choix.

Oui, c’est donner une voix. En tout cas, pour moi, c’est toujours un vrai investissement. Il y a quelque chose d’un peu sacré dans ce métier. Donc j’ai envie de défendre…

Là, par exemple, dans le film de Grégoire, cette maman complètement loufoque qui ne se laisse pas faire, j’adore l’idée de faire entendre aussi cette voix-là, sous un angle de comédie. J’aimerais bien faire plus de personnages fictionnels. Vraiment. Mais jouer pour jouer, je ne sais pas si ça m’intéresse. J’ai envie de jouer parce qu’il y a un enjeu, parce que j’ai envie de faire rire les gens, de les mettre en colère, de provoquer quelque chose. Il faut que je sente qu’il y a de la matière.

Le film est politique, militant même, d’une certaine manière. Vous avez déjà dit ne pas vouloir devenir un étendard politique. Est-ce que cela rejoint aussi votre rapport au métier et au sens que vous cherchez dans vos choix ?

Aujourd’hui, on veut mettre des étiquettes à tout le monde. Il faudrait que tout le monde donne son avis sur tout. Moi, il y a des sujets sur lesquels j’ai ma sensibilité dans ma sphère privée, et bien sûr que j’ai des avis politiques. Mais il y en a tellement sur lesquels je ne suis pas assez calée que je n’ai pas envie de donner mon avis. Je ne me sens pas assez légitime.

En revanche, je pense que je n’ai pas besoin de revendiquer le fait que, oui, dans le choix des films que je fais, il y a quelque chose de politique. Je n’ai pas envie de me définir comme ça. Que les gens le voient, je trouve ça très bien, mais je n’ai pas envie de le dire moi-même. Et puis, quand je vois le militantisme, l’activisme de certaines personnes sur des sujets qui me touchent — les migrants, l’écologie, la cause LGBTQ+ — ma parole ne vaut rien du tout à côté. Je fais des manifestations, mais mille fois moins que ces gens-là. Je ne fais pas d’action de terrain.

Ma manière, à moi, de soutenir ces combats et de donner un espace de visibilité à des gens qu’on ne voit pas, c’est de faire des films. Je me dis que c’est comme ça que j’essaie de faire au mieux. Parfois, je me dis : pourquoi faudrait-il en plus que je devienne activiste ? Chacun fait comme il peut.

Avec son propre langage.

Ce n’est pas moins. C’est moins crié, comme des slogans, peut-être. Mais ça l’est différemment. Et ça l’est quand même.

Comme l’écriture critique peut aussi être une manière de proposer un regard sur le monde.

Exactement.

Représenter cette histoire d’amour, c’est à la fois préserver une mémoire et continuer à faire exister ces récits.

Et c’est donner du possible. Cela pourrait être un couple hétérosexuel, ce serait pareil. Moi, c’est ce que j’adore dans ce film. Se dire que quelqu’un qui n’est pas concerné par ces minorités voit le film, et qu’au bout d’un moment il se dit : ce sont deux femmes, mais c’est pareil. C’est fou. C’est pareil.

Moi, j’aimerais bien que les gens se disent ça. C’est aussi pour cela qu’il y a des moments où je n’ai pas envie de dire que c’est un film militant. Parce que je pense que les gens qui ne se sentent pas concernés n’iront pas voir le film. Alors que si on dit que c’est un film qui parle d’amour, cela ouvre à des gens qui ne veulent pas entendre parler des questions LGBTQ+. Et ça peut les attraper sans qu’ils s’en rendent compte. En ça, je trouve ça assez fort.

Si le film parvient à toucher quelques spectateurs de plus, à déplacer légèrement leur regard, c’est déjà une petite victoire.

Oui. On ne sait jamais vraiment ce que ça produit. Mais c’est une petite pierre après l’autre.


Entretien réalisé à Paris en mars 2026


© Photos de Thomas Laisné pour Le Bleu du Miroir