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MYSTERIOUS SKIN

A huit ans, Brian Lackey se réveille dans la cave de sa maison, le nez en sang, sans aucune idée de ce qui a pu lui arriver. Sa vie change complètement après cet incident : peur du noir, cauchemars, évanouissements… Dix ans plus tard, il est certain d’avoir été enlevé par des extraterrestres et pense que seul Neil Mc Cormick pourrait avoir la clé de l’énigme. Ce dernier est un outsider à la beauté du diable, une petite frappe dont tout le monde tombe amoureux mais qui ne s’attache à personne.

Black-out

Au départ, il y a un roman éponyme de Scott Heim paru en 1995, dans lequel l’auteur décrit avec justesse, émotion et poésie, et sans jamais verser ni dans le pathos ni dans le scabreux, et surtout pas dans la facilité, le traumatisme de deux adolescents abusés dans leur enfance. L’adaptation de ce roman sondant au plus profond la psychologie de ses personnages était pour le moins complexe, et d’ailleurs Gregg Araki aura mis sept ans avant de s’atteler à cette tâche. Si on sent bien ce qui a pu attirer le cinéaste dans le roman (on y retrouve des thèmes chers au réalisateur : l’adolescence, la sexualité, des personnages voués à leur perte…), le roman comporte une composante plus sérieuse, plus dramatique que ses précédentes réalisations. Le pari n’était donc pas gagné d’avance. Pourtant Gregg Araki le remplit haut la main, tout d’abord parce que, conscient de la force du roman, il ne change rien à l’histoire et suit à la lettre la narration de Scott Heim, en cherchant à tout prix à en garder toute la substance moëlle et l’essence de ses personnages.

Tout comme le roman, Mysterious skin s’ouvre donc sur un enfant de huit ans, Brian Lackey, le regard dans le vide, le nez en sang. Le garçon sort d’un black-out. Cinq heures de sa vie que son cerveau a oublié et qui vont le hanter pendant dix ans. Le spectateur, lui, va avoir des éléments de réponses assez rapidement lorsque commence, en parallèle, le récit de Neil McCormick. Récit pour le moins violent, dans lequel celui-ci raconte, avec détachement, comment l’été de ses huit ans, il a vécu une relation sexuelle troublante avec son coach de baseball. La façon dont Mysterious Skin aborde sans détour cette relation a de quoi faire vaciller le spectateur. Non pas dans les images (Gregg Araki prend soin de seulement suggérer les choses), mais dans la façon dont il montre de manière brute comment le jeune Neil est envoûté par son entraîneur. Élevé par une mère célibataire, le garçon est livré à lui-même et trouve chez son coach un adulte disponible pour jouer avec lui et lui offrir ce que ne peut lui offrir sa mère. Éveillé sexuellement par des revues pornos ou en espionnant sa mère avec ses amants, le garçon finit par voir dans les relations sexuelles qu’il entretient avec son coach non pas une agression, mais un privilège, celui d’avoir de l’importance aux yeux de celui-ci. Si le film perturbe, c’est peut-être justement parce qu’il montre la manière dont les pédophiles peuvent créer une emprise sur leurs victimes, aboutissant à un consentement erroné de l’enfant et qui n’entrainera pas moins de dégâts dans son avenir.

Mysterious skin

Deux ans plus tard, on voit ainsi le jeune Neil passer du côté de l’agresseur avec un de ses camarades et user de domination sexuelle pour faire taire sa victime. C’est le début d’une vie hantée par le souvenir de cette relation toxique. Adolescent, Neil sombre dans la prostitution, vendant son corps à des hommes d’âge mûr, rejouant sans cesse les scènes de son enfance, prenant plaisir à être au service de ces hommes tout autant qu’à les dominer par son pouvoir d’attraction. Brian Lackey est lui hanté par ce trou noir qui occupe tout son esprit. Le jeune homme se renferme sur lui-même, cherchant par tous les moyens à combler ce morceau manquant de sa vie, au point de tenter de trouver une réponse jusqu’aux confins de l’univers, en supposant un enlèvement extraterrestre. Deux adolescents avec une même plaie dont la cicatrice ne s’est jamais refermée et qu’il va falloir rouvrir, ensemble, pour la panser définitivement.

Le film développe alors, en parallèle, un Brian obligé de se confronter au monde pour trouver la vérité, mais qui ne pourra vivre réellement que quand il sera arrivé au bout de sa démarche ; et un Neil qui flirte de plus en plus avec le danger et la mort au fur et à mesure que son ancienne relation se désacralise et se transforme en un souvenir plus sombre. Leurs histoires ne pouvaient que se terminer ensemble, et c’est au cours d’une séquence mémorable qu’a lieu la rencontre des deux protagonistes où l’un exorcise les démons de son enfance, prend pleinement conscience du mal qui lui a été fait et du mal qu’il a fait, et où l’autre peut mettre des images concrètes sur des souvenirs qu’il savait enfouis au fond de lui mais qu’il n’était pas capable d’exprimer par lui-même.

Cette séquence finale, sûrement la plus belle du cinéma de Gregg Araki, forte de dureté et de violence (le récit de Neil, plein de détails, est glaçant) autant que de poésie et de douceur (la candeur des enfants, qui se répercute dans les corps des deux adolescents, brisés, qui finissent enlacés) est à l’image du film dans son ensemble, qui navigue en permanence entre ces deux tonalités. Araki conserve certaines caractéristiques de son cinéma, son côté pop, marginal et onirique, mais qu’il confronte ici à une histoire bien ancrée dans la réalité. Il y a beaucoup de mélancolie dans Mysterious Skin, une noirceur sourde qui se dégage des deux personnages principaux, qui semblent naviguer à l’aveugle dans un monde auquel ils n’appartiennent plus vraiment, où personne ne semble pouvoir les comprendre.

Les personnages avant tout

Araki prend toujours soin de ses personnages, et dans Mysterious Skin plus que jamais. A l’image du livre, il écrit de très beaux personnages secondaires, ceux justement qui appartiennent à cette réalité et qui, désarmés, font ce qu’ils peuvent pour accompagner Neil et Brian. Il y a les deux amis de Neil, Eric et Wendy, adolescents typiques du cinéma d’Araki, qui forment avec Neil une ébauche de relation triangulaire, chère au réalisateur. Eric est particulièrement intéressant dans le lien qu’il fait entre les deux univers, a priori opposés, de Brian et Neil. Il est le témoin silencieux qui va agir dans l’ombre à la guérison de ses deux amis. A l’opposé, le personnage d’Avalyn, en entretenant la thèse de l’enlèvement extraterrestre et en étant attirée par un Brian asexuel, s’impose comme un frein à la quête de celui-ci.

Mysterious skin cast
Les personnages des mères, bien que finalement peu présentes à l’écran, n’en sont pas moins marquantes et appuient la volonté de réalisme social du film. Toutes deux abandonnées par les pères, elles ont des comportements différents vis-à-vis de leurs fils. La mère de Neil est peu présente, prise entre son travail et ses tentatives de briser son célibat. On pourrait faire un raccourci et penser que cette situation a favorisé ce qui est arriver à son fils. Gregg Araki (tout comme Scott Heim) ne la juge pas et montre une femme qui a fait comme elle a pu. Et la mère de Brian vient de toute façon briser cette hypothèse. En mère protectrice, elle n’a pas pu non plus empêcher ce qui est arrivé. Les personnages de Mysterious Skin ne sont pas manichéens, mais profondément humains, pleins de nuances. Même le personnage du coach n’est pas montré comme un monstre, mais comme un homme avenant avec les autres. Un portrait de fait réaliste, montrant combien la pédophilie est une menace cachée.

Porté par des acteurs de la jeune génération du début des années 2000 que Gregg Araki révélait pour certains loin de leur zone de confort (Joseph Gordon-Levitt, impeccable ; Brady Corbet, méconnaissable ; Jeffrey Licon, passé injustement inaperçu depuis ; et Michelle Trachtenberg), Mysterious Skin a rapidement atteint le statut de chef-d’œuvre. À juste titre, car rarement le traumatisme d’enfants abusés aura été aussi justement saisi, avec autant de douceur que de violence, en étant très réaliste mais en assumant une vraie trame dramatique et un parti-pris visuel, et surtout en restant toujours à hauteur des victimes, au plus près de leur intimes douleurs.


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