featured_lhistoire-de-souleymane

L’HISTOIRE DE SOULEYMANE

Tandis qu’il pédale dans les rues de Paris pour livrer des repas, Souleymane répète son histoire. Dans deux jours, il doit passer son entretien de demande d’asile, le sésame pour obtenir des papiers. Mais Souleymane n’est pas prêt.

Critique du film

« Tu ne maîtrises pas ton histoire. » À deux jours de son entretien pour obtenir l’asile, Souleymane est dos au mur. Il demande de l’aide à Barry, autre immigré guinéen, qu’il paye pour l’aider à créer une histoire assez dramatique. Le long-métrage s’ouvre sur les minutes qui précèdent ce moment décisif, alors que Souleymane avance dans les couloirs de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). L’écran-titre apparaît et nous ramène en arrière. L’histoire de Souleymane est une quête d’identité. Le protagoniste a quitté sa vie, la femme de ses rêves et sa mère malade pour leur offrir un meilleur avenir. Désormais livreur sans papier, il est forcé de travailler illégalement pour survivre, exploité par une société de consommation qui ne laisse aucune place aux personnes dans sa situation.

Souleymane est quasiment l’alter-ego de son interprète Abou Sangare, qui a remporté le prix d’interprétation masculine dans la sélection Un Certain Regard du festival de Cannes. Le Guinéen de 23 ans est arrivé à Amiens il y a six ans, où il exerce le métier de mécanicien. Inconnu du public il y a à peine plus d’un mois, ce mécanicien crève l’écran par son jeu d’une authenticité frappante. Les hésitations dans sa voix, ses tremblements de tête et la détresse dans son regard semblent venir de sa propre histoire. Menacé d’expulsion depuis que sa demande de régularisation a été refusée par la préfecture de la Somme, Abou Sangare tient avec ce premier rôle poignant la possibilité d’un avenir en France.

Un jour sans fin

La caméra ne s’éloigne jamais du comédien. Boris Lokjine, dont c’est la troisième fiction, filme son personnage comme s’il réalisait un documentaire. Il enferme Souleymane dans un cadre qui fait office de prison, résultat d’une société qui n’a cessé de l’exploiter. Les rues de Paris sont écrasantes : le bruit des voitures et des transports en commun étouffent sa voix, alors qu’il continue, inlassablement, de répéter son histoire. Souleymane, c’est ce livreur qu’on croise quotidiennement et qu’on ignore platement. C’est cette personne qui, alors qu’elle mérite toute notre considération, est perpétuellement rejetée. Lojkine nous fait vivre deux journées-types du personnage, nous entraînant dans une bataille contre le temps qu’il est, à terme, impossible de gagner. Les coupures sont brutales, la caméra vacillante. À la manière d’À plein temps d’Eric Gravel, le cinéaste opte pour un montage effréné afin de cristalliser la violence que Souleymane vit chaque jour.

L'histoire de Souleymane

Sa journée est interminable, sa routine maladive et dangereuse (il lui arrive de dormir dehors, ne vit qu’avec quelques euros et se fait arnaquer par d’autres immigrés qui n’ont pas vraiment d’autres options pour survivre). Souleymane peut heureusement compter sur les gestes quotidiens des personnes qu’il voit chaque jour pour simplifier cette épreuve constante. La serveuse d’un restaurant asiatique lui donne un bonbon, le tenant d’une autre enseigne lui offre un café pour lutter contre le sommeil. Entre livreurs, on plaisante sur les origines des autres, on met son pays en avant, mais on respecte constamment son interlocuteur. Lors d’interactions aussi rares que précieuses, la société capitaliste laisse Souleymane respirer. Mais la réalité et la violence ne sont jamais loin. « C’est quoi votre histoire à vous ? », lui demande l’employée de l’OFPRA, consciente que son interlocuteur l’entourloupe par peur de ne pas avoir vécu assez d’horreurs pour être accepté sur le territoire français. Commence alors un monologue déchirant et révélateur sur la situation de milliers de personnes en France, qu’Abou Sangare représente avec grandeur dans son premier rôle.

« Je n’avais pas calculé sa résonance politique. Mais c’est comme ça que je le porterai. » Lors de la présentation de son long-métrage au Festival de cinéma de La Rochelle, Boris Lojkine a avoué avec amertume être dépassé par l’actualité politique du moment. Difficile, en effet, d’interpréter autrement le message du film. Et plus que ça : il est nécessaire de faire de L’histoire de Souleymane un objet de lutte contre la montée du Rassemblement National en France. Souleymane incarne ceux que la société renie, alors même qu’elle profite de leur vulnérabilité pour les exploiter. Lorsque Souleymane ressort de son entretien, son avenir est incertain. Pourra-t-il rester en France ? Le lendemain de la présentation du film au FEMA, difficile de ne pas interpréter ce plan final comme une lueur d’espoir : dimanche 7 juillet, 20 heures, le fascisme n’est pas au pouvoir.


FEMA La RochelleCannes 2024




%d blogueurs aiment cette page :