SANDRINE BONNAIRE | Interview
À l’occasion de la ressortie en salle d’un des films phares de l’œuvre d’Agnès Varda, Sans toit ni loi, Palme d’or à Venise en 1985, Sandrine Bonnaire revient sur sa rencontre avec la cinéaste et sur la création du personnage de Mona, figure libre et insaisissable devenue emblématique du cinéma français. Plus de quarante ans après le tournage, l’actrice évoque les conditions parfois rudes du film, l’exigence de Varda, et la manière dont ce rôle charnière a transformé sa trajectoire de comédienne. Un regard lucide, parfois critique, mais toujours profondément reconnaissant envers un film qui a marqué sa carrière.
Pouvez-vous nous parler de votre premier contact avec Agnès Varda, avant le tournage de Sans toit ni loi ? Et vous souvenez-vous de ce qu’elle vous avait dit sur les raisons de son choix ?
Je l’ai rencontrée dans sa cuisine. Elle m’a dit trois mots : « Voilà, je te propose un rôle d’une femme qui pue, qui ne dit jamais merci et qui dit merde à tout le monde. » J’ai dit : « Super, je le fais. » C’était aussi direct que ça. Ensuite, elle m’a dit qu’elle allait m’offrir un rôle où je ne serais pas déshabillée. Jusque-là, j’avais eu des rôles avec un rapport à la féminité et à la sexualité très marqué dans les films que j’avais faits. L’idée qu’il n’y ait pas d’artifice féminin m’intéressait beaucoup dans l’approche du personnage.
Comment s’est passé le tournage ? Vous avez raconté qu’à un moment vous aviez bêché la terre pour vous abîmer les mains, pensant qu’on vous ferait des ampoules au maquillage…
Oui, elle voulait que j’aie de vraies ampoules aux mains. Moi je pensais qu’on allait me les faire au maquillage. Mais non : elle en voulait des vraies, un peu comme la saleté dans les cheveux. Pour les cheveux, je comprenais, mais pour les mains je pensais qu’on pouvait tricher.
Je ne trouvais pas Mona sympathique. Et je continue à ne pas la trouver sympathique. Ce que je comprends mieux aujourd’hui, c’est sa naïveté : croire qu’on est libre alors qu’on ne l’est pas du tout.
Agnès n’était pas quelqu’un de très tendre. En tout cas elle n’était pas expansive. Peut-être que moi je cherchais ce que j’avais trouvé avec Maurice Pialat : une sorte de repère paternel dans le cinéma. Il pouvait être dur, mais il avait aussi de grands élans de déclaration d’amour. Agnès, elle, était plus constamment dans une forme de dureté. Je crois que j’attendais une protection un peu maternelle qu’elle ne me donnait pas.
Mona est racontée à travers les témoignages de plusieurs personnages, comme un puzzle. Quel regard Agnès Varda portait-elle sur ce personnage ? Et vous, quel regard aviez-vous sur elle ? Ce regard a-t-il évolué avec le temps ?
Moi, je ne la trouvais pas sympathique. Et je continue à ne pas la trouver sympathique. Ce que je comprends mieux aujourd’hui, c’est sa naïveté : croire qu’on est libre alors qu’on ne l’est pas du tout. Après, c’est un choix très courageux de se dire : « Je veux être sur les routes, ne dépendre de personne. » Mais au final, ça ne fonctionne pas, parce qu’elle dépend de tout le monde. Sa liberté, elle finit par la payer.
Je pense qu’on ne peut pas être libre sans les autres. Ce sont des choses que je comprenais déjà à l’époque, mais qui me frappent encore plus aujourd’hui, peut-être parce que je suis mère. Si je voyais une jeune fille comme ça sur les routes… même si c’est son choix… Il y a aussi une différence entre être SDF et être sur la route. Mona est une routarde, une vagabonde. D’ailleurs le titre anglais du film est Vagabond. Aujourd’hui je discerne mieux cette différence.
Considérez-vous que ce film a été un moment charnière dans votre parcours ?
Totalement. C’est le film qui a fait basculer ma carrière. Je le dis souvent : Pialat m’a fait naître et Varda m’a fait exister. J’étais une jeune fille, on m’avait vue dans un premier film, mais après ? À partir de ce film-là, j’ai senti qu’être actrice était vraiment un métier. Avant, je faisais ça un peu en dilettante.

À cette époque, vous sentiez-vous déjà cinéphile ?
Non. Je viens d’une famille où il n’y avait pas de culture à la maison. J’ai vu de beaux films à la télévision, mais je n’allais jamais au cinéma avec mes parents. Je ne voulais pas forcément être actrice. Je voulais faire un métier artistique : danseuse ou chanteuse. Quand on m’a demandé si ça me plaisait d’être actrice, j’ai répondu oui, mais je crois surtout que j’avais envie d’être dans un milieu qui fait rêver. Pas rêver dans le sens d’être connue.
Plutôt s’évader du quotidien ?
Oui. Être dans un métier qui permet de vendre du rêve, de faire travailler l’imagination.
Je pense que le cinéma ne s’intéresse pas assez aux gens qui ne sont plus dans la logique de rendement.
Dans Sans toit ni loi, chaque personnage projette sa propre vision de Mona. Peut-on vraiment connaître quelqu’un ?
Ça reste un mystère. L’affaire Pélicot en est un exemple : on peut vivre cinquante ans avec quelqu’un et découvrir ensuite une monstruosité. Je ne sais pas s’il est possible de vraiment connaître quelqu’un. Ce que je pense, c’est que Mona est quelqu’un de très direct, très cash. Elle ne cache rien. C’est peut-être ça qui dérange. On a l’impression qu’on ne sait rien d’elle, mais ce mystère ne vient pas forcément d’elle : c’est Agnès Varda qui choisit de ne rien dire.
Y a-t-il des sujets qui vous semblent encore peu traités dans le cinéma français ?
La vieillesse, je pense. J’y pense beaucoup depuis que ma mère est décédée. Elle était en EHPAD. Il y a des films comme Maison de retraite, mais c’est traité de façon assez légère. Je pense qu’on ne s’intéresse pas assez aux gens qui ne sont plus dans la logique de rendement, qui ne sont plus « utiles » économiquement. On connaît des films comme Amour, qui parle plutôt de la maladie. Mais un grand film sur la vieillesse, là, tout de suite, je n’en ai pas.
Vous avez aussi réalisé plusieurs films. Certain·e·s cinéastes vous ont-ils particulièrement inspirée ?
Non. Quand je suis passée derrière la caméra, je ne me suis jamais dit : « Il faut que ce soit comme Pialat ou Varda. ». Mais instinctivement, il me reste quelque chose de certains tournages de Pialat : rester près de l’os, quelque chose de viscéral, de vivant.
Avec quel·le·s réalisateurs et réalisatrices avez-vous eu les collaborations les plus fructueuses ?
J’ai eu beaucoup de chance avec les metteurs en scène. Quand on vous laisse une liberté, quand on pense le travail ensemble, c’est très précieux. Je pense à Caroline Bottaro sur Joueuse, à Marion Laine avec qui j’ai fait plusieurs films, à Gaël Morel… J’ai souvent eu de très bons directeurs d’acteurs.
Vous revoyez les films dans lesquels vous avez joué ?
Oui, ça ne me dérange pas. Quand on choisit ce métier, il faut s’accepter. Je ne dis pas que je me trouve toujours bien, mais je peux regarder si j’étais vraiment au service du rôle. Si je me trouve moche mais que la scène est réussie, ce n’est pas grave. L’autre jour, par exemple, j’ai revu Quelques jours avec moi. Je ne l’avais jamais revu depuis sa sortie et je l’ai regardé avec beaucoup de plaisir. Je me suis laissée prendre par l’histoire.

Y a-t-il des tournages dont vous gardez un souvenir particulièrement affectif ?
Oui. Il y a des films qu’on a du mal à quitter à cause de l’ambiance ou des gens. Je pense à Un cœur simple, à Est-Ouest. Et puis il y a des tournages où on aimerait que ça dure encore. Par exemple La Cérémonie. J’aurais aimé qu’on tourne quinze semaines de plus.
Les tournages de Claude Chabrol avaient la réputation d’être chaleureux…
Oui, c’était très joyeux. Mais il pouvait aussi s’énerver ! Il avait une équipe avec laquelle il travaillait depuis longtemps, il y avait un vrai côté famille. Franchement, j’ai été très heureuse dans ce métier.
Le métier d’actrice n’est pas la séduction : c’est la transmission.
Avez-vous de nouveaux projets comme réalisatrice, de fiction ou de documentaire ?
Oui. Après, il faut que ça se finance. J’ai quatre projets de fictions : deux personnels et deux pour lesquels on m’a sollicitée.
Y a-t-il une question qu’on ne vous pose jamais et que vous aimeriez aborder ?
Il y a une question qu’il ne faut jamais poser aux acteurs, et surtout aux actrices : « Est-ce que vous avez peur de vieillir ? » On ne la pose jamais aux hommes. Et le métier d’actrice n’est pas la séduction : c’est la transmission. Et la transmission, on peut la faire à tous les âges. Les mauvais journalistes posent souvent cette question : « Avez-vous peur du temps qui passe ? » J’ai envie de répondre : « Comme tout le monde. » Moi, je n’ai pas peur de montrer l’âge que j’ai. J’ai 58 ans et basta.
Entretien réalisé à Paris en février 2026






