Festival du film d’animation de Rennes – Jour 2 : récits intimes, imaginaires et coups de cœur
Les courts-métrages découverts en deuxième partie du festival d’animation de Rennes donnent une autre couleur à la programmation. La thématique de la solitude, revenant par petites touches, laisse place à l’exploration d’autres sujets. Quatre films, pourtant éparpillés dans différentes séances et à destination de publics différents, retiennent toutefois l’attention pour leur point commun : l’idée d’une histoire que le personnage se raconte, et la place qu’il se donne dans cette fiction.

Hôtel les pieds dans l’eau (Maya Vriens) nous invite à voir l’envers d’un cadre de vacances a priori attrayant : celui des employés d’un hôtel désuet, enfermés dans un boulot répétitif, à la merci de clients capricieux. L’échappée vient en deux temps. L’héroïne, femme de chambre à la traîne sur le planning, prend tout de même le temps de regarder l’océan qui s’offre à elle par la fenêtre, dont le cadre s’efface soudain pour la projeter dans l’eau salée, elle et ses collègues. Amusés quelques instants, ils décident tous de revenir docilement à leurs tâches, laissant le personnage principal seul. De retour dans les couloirs de l’hôtel, après une énième demande d’un client odieux, elle transforme son aspirateur, outil de travail, en objet de revanche, avalant la salissure, l’homme, et son toutou : rupture du pacte réaliste ô combien salutaire.

Le fait de raconter une histoire est davantage vu comme la construction progressive d’un imaginaire angoissant dans Dieu est timide, de Jocelyn Charles. Le récit prend d’abord la forme d’un exercice de style, où deux jeunes dans un train s’amusent à se raconter leurs peurs et à les dessiner, « pour exorciser » disent-ils. L’animation prend rapidement le relais de cette mise en abyme, mettant soudainement en scène leurs histoires sordides en plaçant leurs échanges en voix off. Ces segments, lorgnant du côté des récits internet de creepypasta, doivent beaucoup au style graphique, exagérant légèrement les traits du visage (bouches trop grandes, yeux trop écarquillés et trop fixes…) dans la construction d’une inquiétante étrangeté. L’ensemble prend un autre tournant lorsque le réalisateur replie le récit sur lui-même, jouant des coïncidences (apparition d’une femme identique aux visages dessinés spontanément par les jeunes) et des histoires enchâssées pour rendre vraisemblable l’idée d’accès à un savoir interdit par la fiction et les frontières de l’inconscient. La révélation, ou plutôt la manière de la mettre en scène, reste convenue et fait retomber la tension comme un soufflet, mais on préférera se souvenir de ce crescendo glaçant.
Un dispositif similaire, aux enjeux toutefois nettement moins dramatique, se retrouve dans le portrait d’enfants que font les étudiants de l’école MoPA dans Le Jour où j’ai léché un caillou. Deux frères et une sœur, s’ennuyant un jour d’été chez leurs grands-parents, se filment pour tromper l’ennui et décident d’aller à la boulangerie du village d’à côté. Le court-métrage, réalisé en images de synthèse, adopte le point de vue unique de la caméra du smartphone embarqué par les enfants. Un sens du réel minutieux se dégage de cette simulation permanente d’un enregistrement en prise de vue réelle : les mouvements brusques, le flou, les déformation des visages près de l’objectif sont des artifices qui réaffirment paradoxalement l’idée d’une absence d’artifice, et donne un caractère brut à ces échanges entre frères et sœurs. L’écriture et l’interprétation sont particulièrement justes, revenant inlassablement sur les bêtises que répètent à voix haute les enfants qui s’ennuient. L’histoire du monstre dans la forêt, inventée pour faire peur au petit dernier, devient trop réaliste quand les trois garnements entendent une branche craquer près d’eux, puis finit par être un sujet de plaisanterie, qu’on utilise pour mettre ses propres peur à distance, et embêter les autres (« Le dernier arrivé à la boulangerie est un caca de monstre ! »). Ce court-métrage convoque avec assurance le charme des beaux films d’été.

L’histoire, dans Minuit moins l’infini, est moins quelque chose qu’on se raconte qu’une structure dans laquelle le personnage principal, petit être avec un visage en forme d’horloge, finit par s’inscrire malgré lui. Le temps détraqué est le sujet principal de récit, qui commence par le réveil du héros sans explication, la tête fendue. Ses mouvements saccadés et incontrôlés, séquelles d’un choc ou d’une chute, le poussent à enquêter sur son environnement. Petit conte mystérieux particulièrement ramassé, le film de Baptiste Ratajski utilise son format comme une force : les visuels évoquent l’univers de fantasy des albums illustrés, en douces couleurs nocturnes et formes rondes, où les quelques apparitions (montre ailée, horloge mécanique géante incrustée dans un arbre) ouvrent au rêve. Les actions du personnage provoquent malgré lui une boucle qui vient clore le récit pour le relancer, au-delà du temps du film, avec un léger décalage : le petit être cède sa place à un autre, dans un cycle dont la portée nous dépasse.
Coups de cœur

Autokar, de Sylwia Szkiladz
Au sein d’une compétition de films produits ou co-produits en France, le surgissement soudain d’une langue étrangère frappe immédiatement les esprits. Ce décalage entre en résonance avec celui ressenti par la jeune protagoniste de l’histoire, une fillette qui prend un bus longue distance en Pologne pour rejoindre sa mère vivant en Belgique. Décalage du temps, en premier lieu : le voyage monotone dilate les distance comme les minutes, et la jeune fille s’accroche au réel qui change par la fenêtre comme elle peut, en comptant les arbres, en imaginant une lettre adressée à son père. Décalage vis-à-vis du monde des adultes, également : les passagers, qui sont des étrangers pour l’héroïne, sont représentés sous la forme d’animaux anthropomorphes, ni tout à fait effrayants, ni tout à fait rassurants. Le récit présente plusieurs facettes, parfois bienveillantes et parfois indifférentes, des adultes face au monde intérieur des enfants, mais rappelle également que ce monde naît d’expériences réelles. Le portrait, en arrière-plan, de l’exil vers un pays plus riche, avec l’espoir de construire autre chose, ou de passer la frontière en évitant les confiscations, permet un télescopage intéressant : le voyage intérieur superposé au voyage réel, l’histoire individuelle inscrite dans une histoire plus large, sociale, politique, qui dépasse le cadre du film.

Like a Beast, de Bruno Tondeur
Face au court-métrage de Bruno Tondeur, on réalise bien vite que, dans beaucoup de mondes post-apocalyptique, peu de récits réfléchissent vraiment à la manière dont les personnages y vivent au jour le jour. Le portrait faussement heureux de Like a Beast met en scène un jeune homme un peu paumé, traversant les ruines d’immeubles en solitaire, avec toujours le souci de partager sur les réseaux sociaux ses dernières trouvailles, avec un enthousiasme totalement inapproprié. C’est le constat fort du film : le maintien extrême d’habitudes superflues, liées au paraître et à la consommation, qui sont vraisemblablement un refuge d’une réalité devenue au mieux difficile, au pire insupportable et inintéressante. Tenir cette note est une affaire d’équilibre que trouve ce court-métrage, jamais surplombant vis-à-vis de son héros dont on se prend de compassion. La façon dont le jeune homme déplace son cadre de vie à chaque difficulté ou menace rencontrée, sa manière de « faire avec » tant qu’il a de quoi alimenter son smartphone en énergie et jouer à son ersatz de Candy Crush dit quelque chose de la tendance générale à la politique de l’autruche et du moins pire, avec bien plus de subtilité qu’on pourrait s’y attendre. Porté par sa qualité d’écriture, qui englobe les situations muettes qui s’enchaînent et les réactions animées des personnages, Like a Beast ne s’affirme pas comme un film à thèse, mais comme une petite aventure où l’humour récurrent permet finalement d’aborder le pire.






