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LA RELIGIEUSE

Au XVIIIe siècle, alors que ses deux sœurs ont été richement dotées, Suzanne Simonin est contrainte d’entrer au couvent. La mère supérieure, Mme de Moui, l’amène à se résigner. Suzanne prononce ses vœux, mais après la mort de Mme de Moui, sa remplaçante, sœur Sainte-Christine, prétend que Suzanne est possédée.

Critique du film

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D’abord censuré par le secrétaire d’État à l’information Yvon Bourges, puis interdit aux moins de 18 ans, La Religieuse de Jacques Rivette sort finalement dans les salles françaises le 26 juillet 1967, plus d’un an après sa projection houleuse à Cannes. Le film s’inscrit ainsi d’emblée dans une histoire de la controverse, à la mesure de celle qu’avait suscitée le texte de Denis Diderot, écrit en 1760.

Contrairement au récit de Diderot, porté par une narration à la première personne, Rivette propose, par l’utilisation de la troisième personne, une mise à distance de ce qu’il montre. Ce recul reconfigure profondément la perception du destin de Suzanne et permet de faire glisser la responsabilité des événements : d’abord de l’héroïne vers le spectateur, puis d’une conscience individuelle vers les mécanismes d’un système collectif. Rivette prend ainsi, avec ce glissement du subjectif vers une perception éloignée, ses distances avec le style du roman ; il se réapproprie le dispositif de son adaptation théâtrale à travers une mise en scène rigoureuse, dont la dimension presque clinique et froide sert à dépeindre l’exécution d’un ordre carnassier, celui d’un mécanisme de destruction des existences.

Cette mise en scène flegmatique se manifeste notamment par l’absence de sophistication dans l’emploi des cadrages : il n’y a pratiquement ni gros plans ni champ-contrechamp. L’identification se trouve ainsi empêchée par des cadres fixes et larges, qui renvoient constamment à un point de vue extérieur, celui d’un tiers observateur. Les décors confinés du cloître de Longchamp, filmés quasi exclusivement en intérieur, ne produisent pourtant pas un effet d’étouffement. Le couvent est saisi dans des plans relativement larges, comme pour maintenir cette distance empruntée à la scène théâtrale et se présenter comme un dispositif de mise à distance morale.

La religieuse Rivette

Rivette place alors le spectateur dans une position inconfortable, à la fois témoin et juré, confronté à l’écrasement d’une femme incapable de véritablement résister à un système fondé sur la soumission du corps et l’enfermement de l’esprit. Il en résulte un sentiment d’impuissance qui interdit toute échappatoire cathartique, face à un spectacle profondément injuste et violent. Le récit se déploie à travers les rapports successifs de Suzanne avec les différentes figures de l’ordre, chacune incarnant une modalité spécifique de cette autorité.

Pour autant, La Religieuse ne relève pas d’un geste de provocation pure, mais met en cause les fondements mêmes de la vie monastique et le fonctionnement des institutions religieuses. Jacques Rivette aborde des problématiques essentielles liées aux conditions de vie cléricales, en formulant un questionnement d’ordre existentiel sur la légitimité et la finalité de la vie claustrale.

Si le cinéaste ne semble pas chercher explicitement à établir des parallèles avec des formes plus larges et contemporaines d’oppression, il manifeste une intention consciencieuse de restituer l’intensité du rapport que Diderot entretenait avec les ordres de son époque. Pourtant, une lecture attentive des formes sociales à l’œuvre dans le récit ne peut dissocier Suzanne de sa condition de femme ni du système de domination auquel elle est confrontée. Le mode opératoire de cette politique de soumission résonne bien au-delà du cadre strictement religieux et confère au film une dimension intemporelle, permettant d’appréhender ce récit, en plus de son interprétation contemporaine, à la fois à travers le regard de Diderot et celui de la jeune femme qui inspira son œuvre au XVIIIᵉ siècle.

La religieuse

À ce titre, le choix d’Anna Karina dans le rôle de Suzanne Simonin apparaît particulièrement significatif. Son interprétation, habitée et profonde, donne une substance tangible à un destin féminin largement désincarné et fantasmé par Diderot dans le texte original. Par cette performance, Anna Karina affirme une présence singulière, qui la distingue parmi les figures majeures de sa génération, et impose une voix et un visage à la Nouvelle Vague.

Cette œuvre exigeante qu’est, dans son titre complet, Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, impose une rupture avec les époques auxquelles elle fait écho. La radicalité de son regard et le dialogue instauré entre son auteur et celui qui en propose une relecture transformée permettent de prolonger, à travers le temps, le scandale d’une liberté d’expression nécessaire, portant sur les mécanismes de domination et les multiples formes de violence institutionnelle. Ce récit doit ainsi continuer d’être transmis à travers les générations, afin que ne s’éteigne jamais le souffle de sa revendication.


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