BRIGHT STAR
Londres, 1818. Un jeune poète anglais de 23 ans, John Keats, et sa voisine Fanny Brawne entament une liaison amoureuse secrète. Pourtant, les premiers contacts entre les deux jeunes gens sont assez froids. John trouve que Fanny est une jeune fille élégante mais trop effrontée, et elle-même n’est pas du tout impressionnée par la littérature. C’est la maladie du jeune frère de John qui va les rapprocher.
Critique du film
Adapte-moi si tu peux !
Aborder Bright Star, avant-dernier film en date de la cinéaste australienne Jane Campion, sous le prisme de l’adaptation n’apparaît a priori pas comme une évidence. Pourtant, le film déjoue nos attentes quant au matériau littéraire qu’il choisit d’adapter et à la manière dont il l’adapte.
Car si l’on remonte à la genèse du projet, Bright Star est d’abord l’émanation d’une rencontre entre Jane Campion et la vie du poète romantique anglais John Keats, à travers la biographie Keats d’Andrew Motion. Mais force est de constater que le film est loin de se complaire dans une transposition attendue de la biographie littéraire au biopic cinématographique. Il choisit de ne retracer que les trois dernières années de la vie de John Keats, marquées par sa mort précoce mais surtout par sa romance avec la couturière Fanny Brawne.
Paradoxalement, c’est en introduisant les spectateur·rices à l’œuvre et à la vie du poète par la fin que le film pose ses véritables enjeux et s’annonce comme une adaptation inventive et personnelle. Car Bright Star va au-delà de la (re)découverte d’un poète pour atteindre ce que le cinéma de Jane Campion s’est efforcé d’accomplir jusque-là : faire ressurgir une héroïne qui, ici, n’a longtemps existé qu’à travers des mots, même les plus sublimes. Pour donner vie à Fanny, rendre hommage à Keats et porter à l’écran leur amour, la cinéaste rassemble alors un corpus de textes littéraires plus intimes, plus inédits, mais par nature aussi plus complexes à adapter, croisant les poèmes de Keats inspirés par Fanny à leur correspondance épistolaire amoureuse, ultimes mémoires de leur idylle*.

Bright Star fait preuve d’une grande intelligence en tirant parti de ce défi qui oppose deux formes difficilement conciliables — les textes littéraires et le projet cinématographique — jusqu’à en faire un motif qui traverse le film. De sa narration à sa mise en scène, le film fait de la dualité son axe initial, caractérisant dès le début Keats et Fanny comme des opposés.
En témoigne la première scène, figurant en gros plan les mains de Fanny cousant avec soin un col pour sa robe de bal : elle se définit par sa nature active. La mise en scène associe progressivement ce trait à l’espace extérieur et à une attention portée aux lumières, nimbant souvent l’héroïne d’une aura blanche, rappel de son tempérament joyeusement rebelle que son interprète Abbie Cornish exprime brillamment. John Keats semble, lui, plus passif, dans l’ombre du bureau où il reste cloîtré avec son acolyte Brown, attendant l’inspiration poétique. Cette ombre, c’est aussi celle que laisse paraître sa personnalité plus taciturne et discrète, contenue dans la voix presque constamment murmurée de Ben Whishaw, qui incarne avec justesse la fragilité des écrits du poète.
Si ces oppositions n’entravent pas la passion qui s’installe progressivement entre les deux personnages, la dualité et le risque de séparation qu’elle entraîne se trouvent finalement relayés par une cruauté plus tragique encore, que le poète évoquait à Fanny dans leur correspondance. Et si celle-ci se situe avant tout au niveau des conventions sociales de l’époque — qui enjoignent Fanny à bien se marier alors que la poésie de Keats déplaît et le laisse endetté —, l’une des forces du film est de trouver plusieurs matérialisations à cet acharnement du destin.

Au niveau formel, par exemple, les cadres jouent astucieusement avec le statut de la maison partagée entre Fanny et sa famille d’un côté, Keats et Brown de l’autre. Fanny devient progressivement l’être aimé observé par la fenêtre par Keats lorsqu’il écrit, mais aussi l’être aimant qui brave la porte volontairement close par Brown.
En insistant sur l’isolement des amants dans des espaces pourtant si proches — à l’image de leurs deux chambres adjacentes —, la cinéaste attire l’attention sur la beauté tragique des mots qui ne peuvent être dits et des gestes qui ne peuvent être accomplis qu’en cachette. Autant d’éléments qui, comme le poète finit par le verbaliser, ne font que reconduire une illusion où leur relation pourrait être possible, à laquelle sa mort précoce viendra mettre un terme.
Si le film semble révéler, à travers la trajectoire du couple, que de la dualité ne résulte qu’une séparation, il parvient néanmoins à maintenir une forme de croyance en une union possible, notamment à travers ses choix d’adaptation. Sortis de leur écrin de papier, les textes littéraires trouvent des corps et surtout des voix pour exister à nouveau. Les écrits sont verbalisés, parfois en voix in, le plus souvent en voix off, participant avec la musique — dont la beauté tient à son épure — à la composition d’une bande sonore singulière. Cette transposition ne fait que réactiver la multisensorialité du cinéma tout en faisant ressortir le rythme poétique des mots, que la mise en scène prend soin de préserver de toute survisualisation, y compris de l’acte d’écriture.

D’abord signe de leur harmonie, comme lorsque les amants récitent ensemble « Bright Star », les écrits deviennent progressivement le substitut d’une fusion inachevée. Substituts de ce qui n’a pas été, les mots sont les seuls à combler la distance, les seules traces tangibles de leur amour, la seule chose construite à deux qui subsiste au temps. « Bright Star », récité à nouveau dans la dernière scène par Fanny, seule et endeuillée, devient ainsi un geste de résistance face à la mort. De façon ingénieuse et subtile, Bright Star traite la question de l’adaptation en en transposant les enjeux dans sa narration et sa mise en scène. Refusant l’opposition classique entre fidélité et trahison, le film se pose en alternative : il ne cherche ni la fusion totale ni la séparation radicale, mais la coexistence des formes.
C’est dans ces “coutures” visibles — celles qui témoignent à la fois de la rencontre entre la cinéaste et l’œuvre du poète, et de ce qui les distingue — que se révèle toute la puissance du film. Une puissance d’abord contenue dans les textes de Keats, puis réanimée et prolongée par le geste de Campion, qui, en l’attribuant aussi à Fanny, en fait véritablement une œuvre pensée et vécue à deux.
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