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BLOSSOMS SHANGHAI

L’ascension d’Ah Bao, un millionnaire autodidacte, des bas-fonds à la gloire du Shanghai florissant des années 1990.

Critique de la série

Qu’est-ce qui est absent ? Qu’est-ce qui est présent ? Deux questions familières du cinéma de Wong Kar-wai, cinéaste qui travaille le motif de l’absence au sein du trop-plein. Le maximalisme de ses mises en scène, la multiplicité de ses choix esthétiques contrastent avec la nature éphémère et limitée des relations qu’il capture. Cet écrin nostalgique si particulier, qui imprègne quasiment tous les films du cinéaste hongkongais, tient en grande partie à cette idée d’une réunion impossible, empêchée ou, en tout cas, frustrée. Si l’on s’asseyait sur un divan rouge pour psychanalyser cette dimension de son œuvre, on pourrait probablement en retracer les racines dans la séparation de la famille du cinéaste, divisée entre Hong Kong et Shanghai pendant près de vingt ans.

La sortie de Blossoms Shanghai pourrait apparaître comme le synonyme du grand retour de Wong Kar-wai, absent des salles obscures françaises depuis The Grandmaster (2013), qui profite actuellement d’une rediffusion. En réalité, on a l’impression que le réalisateur préféré du Quartier latin n’a jamais vraiment été absent de notre cinéphilie contemporaine. On ne compte plus ses rétrospectives, les versions remasterisées ou les éditions anniversaires auxquelles nous avons eu droit. Il y a toujours eu une bonne occasion de célébrer Wong Kar-wai, une bonne raison de le ramener à nos côtés.

Blossoms Shanghai

Qu’est-ce qui est absent ? Qu’est-ce qui est présent ? La question résonne aussi dans notre boîte crânienne en approchant cet objet long et imposant (30 épisodes de 45 minutes chacun) qu’est Blossoms Shanghai. Est-ce que le passage du long-métrage vers la série va altérer le style si caractéristique du metteur en scène ? D’autant que l’étirement du format impacte directement l’un des facteurs les plus déterminants chez Wong Kar-wai : la durée. Retrouvera-t-on ces balades lancinantes et nostalgiques dans un récit plus ample ?

Dès le pilote, on a la réponse : non. Le montage dynamite les plans, en séquences s’étirant rarement plus de quatre secondes sans coupure. L’image est également plus sage ; les années sauvages de Nos années sauvages sont derrière nous, quelque part dans les années 1990. Le style classique de Wong Kar-wai est absent, mais tant mieux. À l’ère de la reproduction du travail intellectuel par l’algorithme, Blossoms Shanghai ne donne jamais l’impression d’avoir été créé à l’aide d’un prompt d’IA.

La patte si distinctive du réalisateur émane principalement dans les magnifiques séquences tournées rue Huanghe, centre névralgique de toutes les transactions commerciales et financières à Shanghai. Au cœur de ce microcosme faste et luxueux, où des accords à plusieurs centaines de milliers de yuans sont discutés entre deux cuillerées de soupe à la tortue, se trouve Ah Bao, homme d’affaires très réputé et idolâtré. Sourire narquois, dur en affaires mais juste avec ses proches, l’homme est fauché par un véhicule le jour des festivités du Nouvel An. S’il sort indemne de l’accident, c’est désormais son empire financier qu’il va devoir protéger face à des requins qui veulent tous être les rois du bocal.

Blossoms shanghai

Premier dépaysement : le cinéaste donne une place centrale à l’économie, dimension quasiment absente de ses œuvres précédentes. Deuxième dépaysement : il passe d’un cinéma intimiste, resserré autour d’un nombre très restreint de personnages (souvent un couple autour duquel gravitent d’autres individualités), à un récit choral. Ce double décalage rapproche Blossoms Shanghai de Confusion chez Confucius, long-métrage d’Edward Yang sorti en 1994. Les deux analysent la floraison d’une société capitaliste débridée sous un regard quasi burlesque et suivent, dans un même mouvement, les transferts d’affects et les transferts d’argent.

Si le Taïwanais filmait une errance dans un monde qui perd tous ses repères, le Hongkongais s’intéresse, lui, au rapprochement quasi inexorable entre Ah Bao et Li Li, nouvelle propriétaire d’un luxueux restaurant rue Huanghe. La dimension polyphonique de Blossoms Shanghai dissimule la véritable relation qui intéresse Wong Kar-wai : celle de ces deux entrepreneurs qui s’attirent mutuellement car possédant une stature sociale et économique similaire. Le jeu de séduction — du moins c’est ce que l’on suppose, puisque nous n’avons pas eu accès à l’intégralité des trente épisodes — va de pair avec un jeu de démonstration d’influences. Les personnages secondaires deviennent des pions dans leur partie d’échecs.

On retrouve dans cette dynamique une communication similaire à celle du premier couple de Fallen Angels. Ne se rencontrant pas en tête-à-tête, ils avaient recours à plusieurs stratagèmes pour dévoiler l’un à l’autre leurs sentiments ou des éléments de leur personnalité. De même dans Chungking Express, où Faye Wong entretient son lien avec le policier 663 en s’introduisant chez lui pour nettoyer son appartement. Ainsi, le lien entre Ah Bao et Li Li diffère des autres binômes du cinéma hongkongais, mais davantage dans la lenteur de leur rapprochement que dans leurs stratégies d’approche.

Blossoms Shanghai

La vraie différence se situe plutôt dans la position qu’occupent l’homme et la femme dans la société. Personnalités reconnues, voire acclamées, ils ne sont pas des anonymes. Ils sont scrutés par un double regard : celui du spectateur et celui des autres personnages. Dans Chungking Express, Fallen Angels ou In the Mood for Love, les personnages semblaient noyés dans la ville, aspirés par cet environnement grouillant et par une avalanche d’effets visuels. Surtout, ils n’étaient pas conscients d’être des personnages de films de Wong Kar-wai : ils étaient filmés à leur insu, muses malgré eux.

Bien souvent, dans Blossoms Shanghai, Ah Bao et Li Li semblent littéralement poser devant la caméra. Ils sont stylés, et ils le savent. Même si, fatalement, l’effort pour être cool a parfois le défaut de produire l’effet inverse. Étrangement, même dans les moments où Wong Kar-wai — qui signe la réalisation de chacun des épisodes — apparaît peu inspiré (notamment dans les épisodes 1 et 3), son soin du détail et la sophistication de ses images galvanisent le récit et lui confèrent un charme qui opère souvent. Les limites du récit apparaissent lorsque la forme n’arrive plus à transcender la scène : dans ces moments-là, la magie ne prend pas et les scènes de deals paraissent bien insipides.

Si l’on peut regretter une inflexion de la densité sensorielle d’un récit comme Blossoms Shanghai comparé à 2046, on est soulagé de retrouver chez lui cette capacité à créer des univers urbains à la fois tentaculaires et intimes. Wong Kar-wai nous époustoufle encore, même s’il y parvient un peu moins bien que par le passé.


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