COLLAPSE
Peu après le 7 octobre 2023, Anat retourne dans ce qui était autrefois sa maison. Elle erre et filme pendant plus de deux ans dans ce kibboutz incendié et sur des terres agricoles transformées en machines de destruction. Au-delà de la clôture, Gaza est anéantie.
Critique du film
Du cinéma israélien, les films qui franchissent les frontières pour débarquer en France semblent trimbaler avec eux, de façon quasi systématique, des valises remplies d’un profond malaise identitaire. Un mal-être qui se manifeste dès la communication autour de Collapse, dont le dossier de presse précise qu’« aucun fonds de l’État israélien n’a financé le film ». Le message est clair : la critique du régime israélien portée par l’œuvre serait d’autant plus légitime que le pays mis en cause n’a pas participé à son financement. L’indignation suscitée par la découverte que Oui, critique au vitriol du nationalisme israélien signée Nadav Lapid, avait bénéficié de financements publics, montre à quel point cette clarification est devenue nécessaire, tant le trouble peut repousser une partie du public.
Proposer une perspective israélienne sur le conflit avec la Palestine — objectif que se donne le très pessimiste Collapse d’Anat Even — est un exercice éminemment casse-pipe. La cinéaste cherche à la fois à offrir un regard tendre sur une partie du peuple israélien, tout en se tenant à distance de l’appareil étatique. Certains diront que c’est le principe même du cinéma contestataire. Mais le cas israélien a ceci de particulier qu’une part conséquente de la population s’est laissée gagner par la fièvre de la guerre et par un désir d’éradication du voisin palestinien. Depuis le 7 octobre, les cinéastes israéliens semblent devoir rassurer le·a cinéphile, prouver l’absence de complaisance envers le régime de Benyamin Netanyahou. À cela s’ajoute un boycott d’une partie du public, qui redoute de soutenir indirectement la politique israélienne en achetant un billet.
Dans ce contexte culturel, national et géopolitique extrêmement tendu, Anat Even explicite son geste dès l’ouverture, en voix off : filmer son pays à partir de la mémoire de ses anciens voisins du kibboutz de Nir Oz, assassinés ou pris en otage par le Hamas. Dans la chronologie israélienne, l’effroi post-7 octobre a rapidement laissé place à une fureur vengeresse. Le film propose l’inverse, un temps suspendu, un moment de recueillement, du moins en apparence. Car si les images de maisons désertées dégagent un calme funeste, une autre tragédie résonne hors-champ. Les bombardements incessants constituent un leitmotiv sonore qui rappelle la violence en cours.

Dans sa première partie, certains motifs — les interrogations de la cinéaste sur le comportement des oiseaux, ou sur les tremblements de la terre — peuvent sembler dérisoires face à l’ampleur de la catastrophe. L’intervention d’un expert, presque didactique, ouvre une piste de réflexion sans réellement enrichir le propos. Le film gagne en intensité lorsque la réalisatrice confronte son regard à celui des autres. Ce déplacement lui permet de dépasser les limites spatiales imposées par le contexte (frontières infranchissables, zones militaires interdites), qui tendent à figer le récit. Mais l’absence d’images de Gaza, remplacées par des scènes à la tranquillité trompeuse — chars dans les champs, soldats circulant dans le kibboutz — contribue malgré elle à invisibiliser la tragédie palestinienne.
La correspondance avec Ariel Cypel, un ami installé à Paris et producteur exécutif du film, introduit un contrepoint essentiel. Son discours, empreint de honte et de colère, exprime un malaise profond face aux actions d’Israël. Là où Anat Even maintient une forme de tendresse pour les victimes israéliennes, Ariel rappelle avec insistance la violence du régime. À l’opposé, les figures nationalistes et pro-colonisation font basculer le film vers une représentation glaçante de la brutalité humaine : un soldat s’en prenant à un convoi humanitaire, une militante qualifiant les Gazaouis de « rats », des militaires frustrés de ne plus pouvoir combattre. Ces apparitions rompent avec le calme initial et exposent frontalement une parole décomplexée.
La radicalité de Collapse tient aussi à sa forme : un dispositif minimaliste, presque austère, qui refuse toute spectacularisation. En cela, le film s’oppose frontalement à une mise en scène médiatique du conflit, où la violence devient spectacle. Le titre ne trompait pas, c’est dans la tension entre ce minimalisme et l’ampleur des violences évoquées que se loge toute la puissance — mais aussi toute l’impuissance — du geste d’Anat Even.






