ANTHONY DÉCHAUX | Interview
Avant la sortie de son premier long-métrage, Anthony Déchaux revient sur la genèse de La Guerre des Prix, un thriller social qui plonge dans les coulisses opaques de la grande distribution. Entre expérience personnelle, enquête documentaire et regard désenchanté sur le monde du travail, le cinéaste évoque les rapports de force économiques, les compromis moraux et la difficulté de résister à un système qui finit souvent par transformer ceux qui y entrent.
Quel est le point de départ de la conception de La Guerre des Prix ?
Anthony Déchaux : C’est venu d’une expérience particulière. Je faisais une intervention comme comédien dans une enseigne de grande distribution, à l’époque où je faisais du théâtre en entreprise. Je me suis retrouvé au milieu d’un séminaire d’acheteurs d’une grande enseigne de grande distribution avec une collègue comédienne pour observer le séminaire et en faire une restitution théâtrale.
Dès le début, il y a un des dirigeants de l’enseigne qui a pris la parole et qui a dit : « Si on est réunis ici aujourd’hui, c’est pour savoir qui dans cette salle sont des requins et qui sont des requins tueurs. Et nous, on ne veut pas de requins, on ne veut que des requins tueurs. » En sortant de cette journée-là, je me suis mis sur mon ordinateur et j’ai commencé à faire des recherches sur le monde de la grande distribution, les négociations commerciales… Et là, j’ai découvert un univers à la fois fascinant et effrayant.
Le système est tellement puissant et tellement difficile à faire bouger qu’au final ce n’est pas vous qui le changez : c’est lui qui vous transforme.
Et pourquoi vous a-t-il effrayé justement ?
C’est un rapport de force qui est très violent. Vous avez cinq ou six grandes enseignes qui se réunissent dans des centrales d’achat et qui invitent les fournisseurs à venir chez elles pendant une durée de trois mois. Ce sont des rounds de négociations dans des box, des toutes petites pièces sans fenêtres, avec une table et deux chaises qui se font face.
Le mot « box » porte bien son nom : on a vraiment l’impression que des combats de boxe s’y déroulent. Dans cet espace, il se joue énormément de choses qui restent opaques pour le consommateur. Dans ces endroits de cinq mètres carrés, ils décident quels sont les produits qui vont être mis en rayon, à quel prix, etc. Ça a un impact sur le pouvoir d’achat des Français, sur le revenu des agriculteurs, sur la qualité de l’alimentation. Et ce sont des affaires de millions d’euros qui y sont discutées.
Malgré cette brutalité, le film échappe à tout manichéisme.
C’est un monde complexe. Je ne voulais pas faire les grands méchants contre les grands gentils. Le personnage de Fournier, qui est négociateur en chef, est très dur, un peu impitoyable, mais il y a aussi des moments dans le film où il montre une forme d’humanité, de sensibilité. De l’autre côté, le personnage d’Audrey est une fille qui a plein de bonnes intentions, avec de vraies convictions pour le bio et pour le local. Mais il y a aussi un moment où elle glisse, où elle se compromet et où elle négocie avec ses propres valeurs pour défendre l’intérêt des siens. Donc ça m’intéressait que les personnages aient plusieurs facettes et restent ambigus.

Comment rendre un univers aussi opaque compréhensible pour le spectateur ?
C’était le principal défi pour moi. Au début, quand j’ai commencé à écrire sur ce sujet-là, j’ai rencontré des gens qui travaillaient dans cet univers. Et la plupart me disaient : « Non mais lâchez l’affaire. Vous ne pouvez pas réaliser un film sur ce sujet-là. C’est trop dur, c’est trop compliqué. Les gens ne vont rien comprendre. »
J’ai essayé de faire en sorte que ce soit le moins didactique et le moins explicatif possible. Je voulais mettre de l’émotion, parce que c’est la force de la fiction. J’ai creusé les personnages et les relations entre eux pour que le spectateur se laisse embarquer par les enjeux sociaux et économiques du film.
Votre film parle aussi de la perte d’humanité, parce qu’on a l’impression que l’entreprise en fait disparaître une part. Dans le film, il y a un détail assez subtil qui en témoigne : l’apparence du personnage d’Ana Girardot.
Je suis ravi que vous ayez remarqué ça, car c’est un aspect auquel on avait pensé. On a fait un super travail avec la costumière Bethsabée Dreyfus. On a essayé de trouver une manière d’accompagner la métamorphose du personnage d’Ana Girardot, mais de façon subtile, parce qu’il ne fallait pas trop appuyer l’effet « working girl ».
Au début de son parcours dans l’entreprise, elle a une coiffure presque d’une jeune fille, et à la fin la coiffure est beaucoup plus élaborée. On a voulu faire en sorte qu’il y ait une forme de mimétisme avec le personnage de la grande patronne, qui est joué par Aurélia Petit.
Il y a un point commun dans votre carrière, à la fois derrière et devant la caméra : on se situe souvent dans les coulisses du pouvoir. Est-ce quelque chose qui vous a toujours attiré ?
En tant qu’acteur, j’ai fait beaucoup de choix. Je n’ai pas énormément travaillé, mais c’était aussi une volonté parce que je voulais vraiment choisir des projets qui me convenaient et avec lesquels j’étais en adéquation. Je crois que forcément il y a de moi, de ce qui m’intéresse et de ce qui me constitue dans les rôles que j’ai pu faire, dans les projets auxquels j’ai participé et aussi dans ce que j’ai réalisé. C’est pour ça que j’ai joué des rôles de politicien, d’avocat ou de journaliste, parce que ce sont des univers qui m’intéressent. Moi, j’aime un cinéma qui aborde des sujets avec un retentissement social. Et aussi le côté film noir, thriller. Ce sont vraiment deux univers que j’ai envie de garder et de continuer à explorer.
Si vous n’êtes pas le bon soldat qu’on vous demande d’être, on peut vous remplacer. Il y aura toujours quelqu’un pour faire le boulot.
On ressent une rage, un désespoir dans le film. D’où vous est venue cette énergie ?
Je pense que, de nature, je suis un peu pessimiste. Et un peu désespéré. Donc forcément, ça se ressent dans mon point de vue. Et puis c’est aussi quelque chose que j’ai vu et vécu dans mon expérience en entreprise. À la fin de mes études, je suis parti faire un voyage en Amérique du Sud et en Asie pour visiter des coopératives de commerce équitable. C’est un voyage qui a duré un an. J’étais avec trois autres amis et on a fait une sorte de documentaire. Quand je suis revenu, j’étais animé par l’ambition de rendre l’économie plus équitable. Et puis j’ai commencé à travailler et je me suis heurté au monde du travail.
Finalement, nos convictions de départ se sont un peu étiolées. Ça m’a donné envie de quitter ce monde d’entreprise parce qu’on m’a demandé de faire des choses avec lesquelles je n’étais pas toujours à l’aise. Je voyais bien que c’était très difficile de faire bouger les lignes. Si vous n’êtes pas le bon soldat qu’on vous demande d’être, on peut vous remplacer. Il y aura toujours quelqu’un pour faire le boulot. Donc moi, j’ai décidé d’en sortir par moi-même. Et ce film raconte un peu ça.

Le personnage d’Ana Girardot rentre dans ce monde avec plein de bonnes intentions, mais le système est tellement puissant et tellement difficile à faire bouger qu’au final ce n’est pas elle qui va transformer le système : c’est le système qui va la transformer. Et on en revient aux costumes, à l’apparence physique. Le système s’infiltre en elle à différents endroits : psychologiquement, mais aussi dans l’apparence, dans le langage. Ça l’amène à faire des choses qu’elle n’aurait jamais pensé faire. Moi, je crois que c’est très difficile de changer le système de l’intérieur.
Comment s’est fait ce glissement du monde de l’entreprise vers le cinéma ?
Je n’ai personne dans ma famille qui travaille dans le cinéma ou même dans le milieu artistique. Je n’étais pas du tout destiné à finir là-dedans. Mais ce fameux voyage m’a ouvert beaucoup de choses. À mon retour, un de mes amis qui était parti avec moi faisait du théâtre. Je suis allé le voir et ils avaient l’air de beaucoup s’amuser. Je me suis donc inscrit à un cours de théâtre. J’avais 23 ans et ça a été une révélation.
En parallèle de mon travail, je me suis mis à faire des cours du soir de théâtre. Et puis j’ai eu la chance de rentrer à l’atelier de scénario de la FEMIS pour développer mon projet qui est devenu La Guerre des Prix. C’était en 2019. Ça a été un déclencheur et ça m’a ouvert des portes pour trouver des producteurs pour le film.
Même si vous ne venez pas d’un milieu artistique, aviez-vous déjà un lien avec le cinéma quand vous étiez jeune ?
Oui, forcément. Je me souviens que mes parents m’emmenaient très souvent au cinéma, pratiquement tous les week-ends quand j’étais jeune. Je pense que ma passion du cinéma vient de là. Mes parents sont assez passionnés de cinéma. Ils y allaient souvent et ils y vont encore aujourd’hui. Il y a un film qui m’a particulièrement marqué et qui m’a presque donné envie de franchir le pas : L’Auberge espagnole de Cédric Klapisch. Quand j’avais vu ce film, je me suis dit : « Mais oui, il faut que je me casse et que je devienne comédien ou cinéaste. »
On ressent une vraie justesse dans votre mise en scène du milieu agricole. Vous vous êtes beaucoup documenté ?
Oui. Il y a beaucoup de documentaires qui existent sur le monde agricole et j’en ai regardé énormément. Je voulais montrer qu’au-delà des difficultés financières des agriculteurs, il y a aussi des conséquences sur la cellule familiale et sur la psychologie. Je suis allé dans des fermes rencontrer des éleveurs. Et je me suis rendu compte qu’au-delà de la fatigue physique du métier, ce qui est encore plus dur à gérer, c’est la fatigue psychologique : se demander si, le mois prochain, on pourra encore vivre de son travail. Est-ce qu’on pourra acheter des vêtements à ses enfants ? Est-ce que la famille va tenir ?
Dans ces exploitations, la notion de transmission est très forte. On est souvent éleveur de père en fils… et aujourd’hui aussi de père en fille. Mais cette transmission peut devenir un fardeau : se dire « je ne peux pas être celui ou celle qui fera disparaître la ferme qui existe depuis deux cents ans ». C’est une pression très forte, et on retrouve aussi cette idée de compromis et de renoncement dans le film.
Entretien réalisé en mars 2026 à Paris






