Festival national du film d’animation de Rennes – Jour 3
En cette troisième et dernière journée du festival du film d’animation de Rennes, la compétition n’avait pas encore révélé toutes ses surprises. Étonnante par sa richesse et sa cohérence, la séance thématique sur la question du couple a été une conclusion impressionnante à la programmation de cette année, et démontre que les talents installés comme ceux en voie de professionnalisation ont beaucoup de choses à défendre sur le plan technique comme émotionnel.

L’Être au Léthé de Léa Oudjehani explore la douleur de la séparation à travers le cheminement de son personnage vers un lac mystique, supposé effacer les souvenirs de ceux qui y pénètrent. Empruntant volontiers un ton métaphorique, le film réussit à tisser une ambiance de profonde tristesse en entremêlant les paroles égarées de l’héroïne et une texture particulière de l’image, accumulations graphiques presque vidées de couleurs. L’apparition surréaliste d’une haute silhouette féminine, figée dans une posture de recroquevillement sur le chemin du lac, restera en mémoire par sa manière d’incarner, sans un mot, l’expression même du film.

Le mal-être profond et intériorisé est également au cœur de Parce qu’aujourd’hui c’est samedi, court-métrage muet d’Alice Guimarães sur la charge mentale d’une mère d’une famille de deux enfants. Le temps d’une journée, le personnage principal est représenté comme chef d’orchestre d’une action tourbillonnante, en proie aux changements et aux métamorphoses : les imprévus du quotidien, d’une part, mais surtout l’expression des efforts de mémoire et des tâches à accomplir encore et encore. La saturation de l’espace mental est en effet exprimée par des doubles fantomatiques des jouets à ranger, des repas à préparer, des événements à anticiper, que la mère « arrache » aux objets matériels pour les glisser dans son crâne. Sans aucune parole, la mise en scène joue des associations d’idées et des éléments récurrents pour traduire l’anticipation permanente du personnage principal. L’environnement de la maison, plongé dans des teintes grises, est toutefois coloré par les rares moments de répit, où le double immatériel de la mère apparaît pour l’enlacer et l’apaiser, dans des moments de selfcare très doux. Le mouvement de la mise en scène, alors, se stabilise, l’espace d’un instant que l’on comprend comme trop rare.

L’éloignement de la vie domestique est au contraire le sujet de Longue distance, court-métrage lui aussi muet réalisé par Iulia Voitova. Ce film représente la préparation rigoureuse que suit une femme astronaute avant son départ pour l’espace, à l’aide de son mari plongeur. L’impact de ces impératifs professionnels sur le couple a une conséquence jusque sur leurs corps : leurs mouvements, avec un nombre réduit d’intervalles entre le début et la fin de chaque geste, traduit une urgence et une efficacité ancrée dans le quotidien, passant de sauts en extension sur un trampoline aux caresses échangées au lit, avant de retourner à l’entraînement dans une centrifugeuse. Toutefois, le spectateur ne doute jamais de l’affection que partagent cette femme et cet homme, qui se manquent parfois d’un point de vue temporel (le calendrier coché trop vite) mais aussi émotionnel (la ligne qu’ils traversent chacun métaphoriquement lorsqu’ils pensent l’un à l’autre à la fin). Malgré les gestes secs, le ralentissement du rythme de la mise en scène lors du baiser sur la joue constitue certainement un des plus beaux moments du festival.

Du corps sujet de mise en scène on passe au corps comme lieu de l’intime et de la redécouverte de soi dans Tourists (Maria Karlovic). Les intempéries et de mauvaises décisions viennent séparer un couple de randonneurs. Le film suit le personnage féminin, que l’on comprend embarqué malgré lui dans cet environnement par un mari tyrannique qui la bombarde de consignes par l’entremise d’un sifflet de secours – le court-métrage, là encore, se passe de toute parole. La femme, se retrouvant seule, se lance dans les tâches élémentaires de survie (trouver un abri, récolter de la nourriture, faire du feu), la capacité de décision lui revenant par la force des choses. Elle renoue graduellement avec une forme de liberté et avec la réalité de son propre corps, celui rond et imparfait d’une femme entre deux âges : le premier bain dans la rivière pour se laver des événements passés marque une étape dans l’appréciation d’une vie loin des conventions sociales et de son mari. Par la suite, la réalisatrice montre avec humour, incarné dans les gestes et le choix de musique, le plaisir de manger, de péter et de roter sans conséquence, le plaisir de s’exhiber et de prendre la pose, voire même de prendre un curieux plaisir érotique lorsqu’un cerf s’approche du personnage, souffle avec ses naseaux sur son entrejambe et lui arrache son pantalon. Ne se privant pas d’une dose d’excentricité, le récit catastrophe de Tourists se transforme en parenthèse heureuse loin des impératifs du monde et des hommes.

La Vie avec un idiot, à l’inverse, présente une cohabitation forcée : les autorités du pays imposent au narrateur et sa femme de partager leur appartement avec un des nombreux « idiots » retenus prisonniers par l’État, en attendant un hébergement. Le portrait malaimable que le récit fait de cet intrus, caractérisé comme une bête affective mais brute qui dégage une énergie sexuelle mettant en péril le couple bourgeois, reste dans des schémas qui ont perdu en subversion (l’histoire est adaptée d’un opéra russe créé en 1992). La qualité du film est d’incarner un chaos et une instabilité totale dans la représentation des figures, dont le contour crayonné et tremblotant finit par créer un vertige, et rend la crise des personnages plus manifeste. On pense au trait caricatural de Bill Plympton, mais la volonté de rayer la rétine du spectateur, quand même bien affirmée par le rythme soutenu de montage, distingue clairement le film de Théodore Ushev et le place dans les expériences visuelles les plus audacieuses du festival.

Les deux derniers courts-métrages du programme sur le couple, Caza Fortuna (Valentine Castillo) et Where love lied (étudiants de l’ESMA), ont également une patte visuelle très affirmée, mais s’appuient beaucoup sur leur narration. Le premier film représente avec beaucoup d’ironie une histoire extra-conjugale, en reprenant l’esprit de La Parure de Maupassant : l’amant d’une mère de famille, qui souhaite lui faire un cadeau luxueux qu’elle ne pourra pas porter publiquement, se lance dans une combine pour faire en sorte que son mari rachète le collier déposé chez un prêteur sur gages. Le ton mordant de l’ensemble est également assuré par le style graphique, lui aussi partageant une parenté avec Bill Plympton, avec toutefois des silhouettes fermées et des couleurs très franches. C’est dans la déformation des visages, l’emploi de teintes non naturelles, les expressions un peu exagérées de connivence, de lubricité, d’avarice et de déception que le film trouve son expression comique.
De son coté, Where love lied se place plus volontiers dans le remploi d’un genre très codifié : le film noir. Mettant en scène des animaux anthropomorphes à la Blacksad, le film utilise un récit simple mais bien mené – la rencontre d’un homme de main avec le chef d’une organisation criminelle qui tourne mal – pour travailler avec minutie deux éléments techniques précis. Le rendu de la fourrure des protagonistes, en premier lieu, qui se fait au prisme de la texture particulière de l’image elle-même, qui émule un imaginaire de la peinture (traits de pinceaux, touches de couleurs dégradées sur les surfaces…). Cette approche stylisée, qui s’éloigne du photo-réalisme, est également l’occasion d’une mise en scène poussée de la lumière, comprise comme élément d’ambiance et comme élément dramatique : l’atmosphère pesante de la pluie et l’orage, les grandes fenêtres du manoir qui projettent des formes obliques sur les murs, l’extinction du disjoncteur et l’avancée dans le noir se réfèrent tous au polar et à l’horreur, et font du film un exercice de style très plaisant à suivre.





