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LA GRANDE EXTASE DU SCULPTEUR SUR BOIS STEINER

En 1972, Walter Steiner est sacré champion du monde de saut à ski. Loin de la folie des compétitions ou de la pression des médias, celui qui est avant tout sculpteur sur bois, recherche plus que tout la grande extase que lui procure le moment de s’envoler sur la piste.

Critique du film

La démesure, objectif indirectement pernicieux auquel Herzog a toujours voué un culte. La caméra du cinéaste semble d’ailleurs avoir toujours été là dans l’unique but de capturer ce fantasme, cette recherche de ce qui dépasse l’humain, souvent à l’origine de son propre vertige.

Dans La grande extase du sculpteur sur bois Steiner, assez peu de fioritures. Le tournage d’Aguirre possédait une complexité liée à ses conditions extrêmes, et il faudra attendre 1982 pour voir Werner Herzog se frotter lui-même à ses désirs humainement exorbitants. En attendant, émerge de son esprit frénétique ce documentaire relativement court consacré à Walter Steiner, athlète de haut vol dans la catégorie du saut à ski, mais surtout personnage éminemment dissécable pour le cinéaste allemand, toujours avide de figures solitaires coincées entre le monde et leurs fantasmes inatteignables.

La démarche du réalisateur suit souvent une même logique, sans jamais être totalement invariable, notamment grâce à ses sujets : le couple Krafft, Timothy Treadwell, les grimpeurs du Gasherbrum… autant de figures distinctes dont le point commun réside dans une forme d’ascension, l’accès à un statut autre que celui de simple humain parmi les autres. Walter Steiner appartient à cette lignée de semi-misanthropes dont toute la pensée converge vers l’instant “T”, ce moment plus qu’éphémère durant lequel rien ne compte, sinon lui-même.

Il ne faudrait pourtant pas y voir uniquement de l’égocentrisme, car toute forme d’idolâtrie est aussitôt désamorcée. Fidèle à sa quête d’authenticité, Herzog capte tout : les prouesses, les chutes, les doutes et les instants de faiblesse. Steiner est au-dessus des hommes lorsque ses ailes de bois l’emportent vers les cieux, mais il en conserve les limites. Lorsque son corps se désarticule après un saut raté, la fragilité du sportif apparaît dans toute son évidence : son esprit est ailleurs, mais Steiner ne peut échapper aux lois de sa condition.

On repense alors à cette scène introductive, en apparence hors sujet, durant laquelle l’athlète évoque son autre passion : la sculpture sur bois. La dichotomie entre l’artiste et le sportif s’effrite ; après tout, ces deux pratiques poursuivent un même objectif : ressentir et faire ressentir. C’est sans doute là ce qui fascine Herzog par-dessus tout : insister sur l’idée qu’il n’y a pas tant d’art ou de sport que des gestes humains tendus vers quelque chose d’opaque, oscillant entre égarement et éblouissement.

Cent soixante-neuf mètres, cent soixante-dix-sept mètres… La distance augmente, et à mesure que Steiner fend la foule au retour de ses exploits, il semble s’en éloigner davantage. La peur est humaine, et l’athlète devrait sans doute s’en défaire pour atteindre pleinement son rêve de s’élever vers les cieux. Mais en vérité, il ne s’agit que d’une confrontation avec soi-même : le danger ne réside pas tant dans la chute que dans son contraire — et si Steiner ne redescendait plus jamais ?

Bande-annonce

22 avril 2026De Werner Herzog, avec Walter Steiner


Rétrospective « Les Odyssées de Werner Herzog » Partie 3 : le rêve