CATO KUSTERS | Interview
À partir d’une histoire vraie, celle de Fleur et Julian, Julian déploie un récit fragmenté, intime et profondément politique, où la mémoire se reconstruit par éclats. Refusant toute linéarité comme tout didactisme, la réalisatrice Cato Kusters choisit de faire de l’amour — dans sa forme la plus concrète, la plus incarnée — le cœur battant de son film. Entre fidélité au réel et liberté de mise en scène, elle revient sur la genèse de ce projet, son travail d’adaptation et la manière dont le cinéma peut, encore aujourd’hui, devenir un geste d’espoir.
Lorsque vous avez découvert l’histoire de Fleur et Julian à la radio, à quel moment avez-vous senti qu’elle pouvait devenir du cinéma ?
Cato Kusters : Au début, pendant les premiers mois où j’étais en contact avec cette histoire, ce n’était pas une question d’adaptation au cinéma. Ce n’était pas une décision consciente. C’était plutôt une manière de vivre avec cette histoire en tête pendant un certain temps. Ce qui m’a marquée, c’était leur projet et le fait qu’elles étaient très engagées, très fortes, presque des dreamers. C’est quelque chose qu’elles ont rendu possible ensemble. Mais après l’interview à la radio, puis dans le livre, leur amour m’a semblé être la dimension la plus militante.
Même si Fleur a commencé à écrire pour ne pas perdre la mémoire de Julian, pour rappeler au monde ce qu’elles avaient construit ensemble, ce qui traverse toutes les phrases de son livre, et aussi ce qu’elle raconte à l’oral, c’est cet amour. Elle était certaine que Julian était l’amour de sa vie, sans jamais tomber dans une forme de sentimentalité. Elle était très juste dans sa manière de la décrire, et j’ai cru à tout ce qu’elle disait dès le premier moment.
Leur amour m’a semblé être la dimension la plus militante.
Il n’y avait aucune idéalisation. C’était simplement un couple qui se connaissait très bien, et qui faisait beaucoup de bien l’un à l’autre. Elles se sont rendues plus fortes et plus courageuses en se rencontrant. C’est cet amour-là que j’ai voulu mettre au centre du film. Leur histoire est profondément politique et militante, mais c’est d’abord leur amour qui peut changer des choses. C’est aussi une fonction importante de ce type de récit : donner de l’espoir à des personnes qui en manquent, notamment face à la violence que peuvent subir les personnes LGBT.
Et si cela peut aussi toucher des personnes qui ne se sentent pas concernées par ces thématiques, alors c’est encore plus fort. J’ai compris assez tôt que cet amour-là est quelque chose auquel on ne peut pas s’opposer.
Adapter une histoire réelle implique-t-il une responsabilité particulière ? Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre fidélité et liberté de fiction, notamment dans vos échanges avec Fleur ?
Elle était très présente et m’a accordé beaucoup de confiance. En même temps, je savais que je pouvais la solliciter dès que nécessaire. Quand nous envisagions de modifier certains éléments pour les besoins du film, nous vérifiions avec elle si ce que nous racontions restait juste, même si ce n’était pas exactement fidèle aux faits.
Dans l’adaptation d’un livre, il y a beaucoup de choses qui existent uniquement dans la tête de la personne : des émotions, des pensées. Il faut trouver des moyens de les rendre visibles. Cela implique d’inventer, de condenser certains personnages, de simplifier certaines situations. Mon co-scénariste, Angelo, disait que parfois il fallait « mentir » pour se rapprocher de la vérité. C’est exactement cela.
Il fallait parfois mentir pour se rapprocher de la vérité.
Le film adopte une forme fragmentée, presque comme un puzzle, mêlant images intimes et impressions de mémoire. Cette structure s’est-elle imposée naturellement ?
C’est déjà le cas dans le livre. Fleur a commencé à écrire très vite après la mort de Julian, par peur d’oublier. Cela donne quelque chose de très brut, très honnête, mais pas du tout linéaire. La première page évoque sa mort, la suivante leur rencontre. Cela permet de faire coexister la vie et la mort, de ne jamais perdre Julian. Nous avons voulu préserver cela dans le film.

Cato Kusters pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné
Quant au caméscope, elle filmait déjà dans la vraie vie, avec l’idée éventuelle de faire un documentaire. Au départ, nous trouvions cela simplement beau et intime. Mais au moment de l’écriture, nous avons compris que cela pouvait aussi raconter la mémoire. Une image montrée au début du film ne signifie pas la même chose lorsqu’elle est revue plus tard, avec un autre contexte. La mémoire est subjective, imparfaite, et c’est ce que le film tente de saisir.
Vous choisissez de ne pas abuser des repères temporels. Était-ce une manière de faire confiance au spectateur et d’accompagner cette logique de mémoire ?
Il y a tout de même des repères au début du film pour installer les différentes temporalités. Ensuite, il y a d’autres indices : la présence ou l’absence de Julian, les changements physiques, les contextes. Il y a trois lignes temporelles qui s’entrecroisent, mais chacune reste chronologique. Nous n’avons jamais voulu construire le film autour de la mort de Julian comme un point culminant. Ce n’était pas un objectif narratif.
La structure s’inspire de celle du livre, tout en restant lisible. Les lieux jouent aussi un rôle important. New York, par exemple, est associé à des moments très vivants, puis, un an plus tard, au manque. C’est le même lieu, mais perçu différemment. Beaucoup de choses passent par ces contrastes, sans être explicitement expliquées.
Comment peut-on s’opposer à deux personnes qui se rendent plus fortes l’une l’autre ?
Votre film porte une dimension politique forte. Dans un contexte où certaines libertés sont remises en question, avez-vous pensé ce projet comme un geste militant ?
Oui. Mais pour moi, l’aspect le plus militant, c’est l’amour. Si c’est quelque chose que l’on peut transmettre, alors cela devient universel. Même si certaines personnes, y compris au sein de la communauté LGBT, peuvent avoir des réserves sur le mariage, je pense que montrer deux personnes qui se rendent mutuellement plus fortes, plus courageuses, est quelque chose d’indiscutable. Si quelqu’un ne s’oppose pas à cela, alors pourquoi refuser leur droit de se marier ? Leur amour en est la preuve immédiate.
Pensez-vous que le film peut contribuer à faire évoluer certains regards, notamment chez des spectateurs moins familiers de ces réalités ?
Oui. Je me souviens d’un spectateur qui nous a dit qu’il s’attendait à voir un film sur un amour entre deux femmes, et qu’au final il avait simplement vu une histoire d’amour entre deux personnes.

Cato Kusters pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné
Entretien réalisé à Paris en mars 2026






