LA LÉGENDE DE ZATOÏCHI : LE MASSEUR AVEUGLE
Un aveugle arrive dans la petite province de Shimosa. Nommé Ichi, il se fait vite connaître pour ses talents de masseur et pour son habileté surnaturelle aux dés. Mais, les habitants se rendent compte d’un autre de ses talents, le maniement de l’épée…
Critique du film
La Légende de Zatoïchi fait partie des plus grandes sagas populaires japonaises. Au départ, il s’agit d’une courte nouvelle de l’écrivain Kan Shimozawa, parue en 1961, un an avant la réalisation du film Zatoïchi, le masseur aveugle, premier volet d’une série de vingt-six films. Une série télévisée fut même produite autour de ce héros devenu mythique et Takeshi Kitano réalisa sa propre version de l’histoire. Yakusa aveugle et nomade, Zatoïchi exerce la profession de masseur, s’avère être un joueur de dés redoutable et un bretteur tout aussi efficace. Alors qu’il arrive dans le village d’Iioka, Zatoïchi découvre qu’une implacable guerre entre deux gangs de yakusas se prépare et que l’un des deux camps compte sur lui alors que l’autre clan s’est adjoint les services d’un ronin particulièrement réputé, Miki Hirate. Les deux hommes font connaissance de façon impromptue et se nouent une relation empreinte de respect et d’estime.
Lorsqu’il s’apprête à tourner dans ce premier opus de la saga Zatoïchi, Shintarō Katsu, interprète du rôle-titre, jouit déjà d’une belle expérience d’acteur, mais souvent cantonné aux seconds rôles. Après avoir acquis une certaine notoriété grâce à deux précédents films, l’acteur réussit à imposer Kenji Misumi à la réalisation. Metteur en scène chevronné, Kenji Misumi a connu peu de temps avant au moins deux très grands succès : Le Passage du grand Bouddha et Bouddha. Kenji Misumi, qui devait mourir en 1975 à cinquante-quatre ans est une figure fascinante du cinéma japonais, à la personnalité affirmée. Il a fait ses classes de metteur en scène en travaillant avec Akira Kurosawa et Kenji Mizoguchi et a connu diverses expériences marquantes, dont une captivité dans un camp en Sibérie à la fin de la seconde guerre mondiale. Son style se signale par une mise en scène ample, magnifiée par l’utilisation du Scope, des scènes de combats efficaces et stylisées, mais aussi par une forme de poésie et une profondeur certaine dans la psychologie des personnages, qu’on retrouve ici chez les deux héros du film : Zatoïchi et Miki Hirate – joué par Shigeru Amachi.

Zatoïchi et Miki Hirate sont issus de deux catégories sociales différentes : le premier est un yakusa et le second, un ronin, à savoir un samouraï exclu de la société. Malgré cela, ils ont en commun des valeurs ancestrales qui tendent à disparaître en cette fin de période Edo, où corruption et dévoiement des vertus règnent en maîtres : la loyauté, le respect de la parole donnée et de l’adversaire. Un des hommes du clan opposé à celui qui a accueilli Zatoïchi voudrait même utiliser un mousquet pour se débarrasser efficacement du masseur aveugle. Zatoïchi et Miki Hirate sont deux hommes courageux et vertueux à leur façon et auront peut-être à s’affronter. Zatoïchi souffre de cécité et Miki Hirate, tuberculeux, souhaite ne pas mourir dans son lit, terrassé par la maladie. La relation qui se tisse entre ces deux hommes d’un autre temps, d’une époque où la noblesse des actes avait plus de valeur que le gain ou la victoire, fait tout le sel de ce film aux scènes de combat finalement pas si nombreuses. Ce long-métrage n’est pas exempt de moments contemplatifs et même de passages sentimentaux avec cette idylle impossible entre Zatoïchi et une jeune femme, histoire d’amour sincère à laquelle l’homme renonce pour préserver celle qui voudrait le suivre.
On trouvera plusieurs points communs entre cette première aventure cinématographique de Zatoïchi et le diptyque d’Akira Kurosawa : Yojimbo / Sanjuro, l’histoire de guerre entre deux clans, bien sûr, mais aussi ce mépris de la violence gratuite et ces duels très courts, sûrement parmi les plus brefs de toute l’histoire du chanbara.






