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EVA LIBERTAD GARCIA | Interview

À l’occasion de la sortie en salle de Sorda, premier long-métrage d’une grande justesse signé Eva Libertad García, découvert au Festival de Royan où le film avait déjà marqué les esprits, la cinéaste espagnole revient sur la genèse profondément intime de ce projet né aux côtés de sa sœur, actrice sourde. Récompensé à plusieurs reprises — notamment de 3 Goyas, l’équivalent ibérique des César — et salué pour sa sensibilité autant que pour sa portée politique, Sorda dépasse le seul récit du handicap pour s’imposer comme une exploration délicate des liens amoureux, de la maternité et de la solitude irréductible qui traverse toute relation. Entre travail documentaire et liberté de fiction, Eva Libertad García évoque la construction de ses personnages, son refus du didactisme et l’impact concret que peut encore avoir le cinéma sur les regards et les structures sociales.

Pour revenir à la genèse du projet, Sorda est né d’un court-métrage que vous aviez réalisé avec votre sœur. À quel moment ce sujet intime est-il devenu une matière de fiction ? Et qu’aviez-vous envie d’explorer davantage dans le passage au long-métrage ?

Eva Libertad García : Effectivement, le long-métrage vient du court-métrage, qui lui-même est né d’un moment intime de la vie de ma sœur Miriam, au moment où elle a commencé à se demander si elle voulait devenir mère. À ce moment-là, je me suis rendu compte que, malgré le fait d’avoir une sœur sourde, je ne m’étais jamais interrogée sur ce que pouvait être la maternité pour une femme sourde.

Le court-métrage se concentre sur ce moment précis : l’apparition de l’inquiétude, de l’insécurité, de la peur face à cette question. Mais en le terminant, j’ai ressenti le besoin de savoir ce qui se passerait ensuite : que deviendrait ce couple si un enfant arrivait, comment leur monde changerait. C’est ce qui m’a menée au long-métrage. Par ailleurs, c’était la première fois que je filmais ma sœur au cinéma. Je l’avais déjà dirigée au théâtre, mais la voir à l’écran a été une révélation. Je suis tombée amoureuse d’elle comme actrice.

Comme je ne suis ni mère ni sourde, et que ma sœur a finalement décidé de ne pas avoir d’enfant, j’ai entrepris un travail de documentation. J’ai rencontré de nombreuses mères sourdes, qui m’ont parlé de leurs expériences. Cela m’a permis de me sentir légitime pour construire cette histoire.

Au festival de Royan, Sorda était présenté le même jour qu’un documentaire français, Elle entend pas la moto. À quel moment avez-vous choisi la fiction plutôt que le documentaire ? Qu’est-ce que la fiction vous permettait de raconter ?

Je n’ai jamais voulu faire un documentaire. Je suis une créatrice, j’aime inventer des histoires. Je viens du théâtre, de la dramaturgie. Il y a bien eu une phase documentaire, avec toutes ces rencontres, mais à un moment donné, j’ai ressenti le besoin de m’arrêter. Parce que toute cette réalité risquait de tuer la fiction. Je ne voulais pas faire une thèse sur la surdité. Je ne voulais pas expliquer tout ce que vit une mère sourde. Je voulais laisser de l’espace au processus créatif, à ce qu’il a de mystérieux.

Ce qui m’intéressait également, c’était de parler du couple — de ce qui se passe quand, malgré l’amour, les choses deviennent difficiles — mais aussi de la famille, de la maternité. Et de le faire à travers ce filtre très personnel qu’est la fiction, nourrie de notre biographie, de nos désirs, de nos peurs, de nos zones obscures. C’est ainsi que l’histoire d’Ángela a pris forme.

Quel que soit l’amour que nous portons à quelqu’un, malgré tout ce que l’on partage, il existe une part irréductible de solitude.

Au-delà de la question du handicap, Sorda est aussi un film sur le couple. Vous explorez la fragilité du lien amoureux, notamment à travers les difficultés de communication. Était-ce central pour vous ?

Oui. Ce qui m’a accompagnée pendant tout le processus, c’est une sensation que nous connaissons tous : quel que soit l’amour que nous portons à quelqu’un, il y a toujours un endroit où nous sommes seuls. Et il y a toujours un endroit où l’autre est seul, inaccessible. Cela vaut pour le couple, pour la famille, pour toutes les relations.

Bien sûr, il y a la question de la communication, mais je voulais qu’elle s’inscrive dans quelque chose de plus profond, de plus intangible. Cette idée que, malgré tout ce que l’on partage, il existe une part irréductible de solitude. Et j’espère que cela se ressent dans le film.

Eva Libertad Garcia pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné

On ressent en effet cette solitude chez les deux personnages. Le personnage d’Hector est particulièrement nuancé : aimant, attentif, mais aussi parfois limité, voire maladroit. Comment avez-vous construit cette figure masculine sans en faire ni un idéal, ni un antagoniste ?

Nous avons travaillé à partir de deux axes. D’un côté, je voulais construire un personnage masculin doté d’une réelle intelligence émotionnelle, quelqu’un de disponible, capable d’aimer et de faire un chemin. Mais de l’autre, j’y ai injecté toutes les maladresses, les contradictions, les zones plus obscures que j’ai moi-même expérimentées dans ma relation avec ma sœur. Ce mélange permet à Hector d’être profondément humain. Malgré son amour et sa volonté de comprendre Ángela, il commet des erreurs. Et je crois que c’est cela qui le rend compréhensible, comme Ángela elle-même.

Le film montre aussi une société encore largement pensée pour les entendants. En France comme en Espagne, il existe un décalage entre les politiques publiques et la réalité vécue. Avez-vous le sentiment que le film, par son accueil, a pu participer à une prise de conscience ou à des évolutions concrètes ?

Certaines personnes entendantes m’ont dit que le film avait changé leur regard, qu’elles avaient envie de se rapprocher de la communauté sourde, d’apprendre la langue des signes. Et des personnes sourdes nous ont écrit en disant qu’elles ressentaient des changements dans leur environnement.

En Espagne, il y a eu quelques évolutions concrètes. Par exemple, certains cinémas organisent désormais des projections accessibles aux personnes sourdes, ce qui n’était pas le cas auparavant — ma sœur, par exemple, n’avait jamais pu voir un film espagnol dans sa propre langue. On nous a aussi dit que les inscriptions dans les centres de formation à la langue des signes avaient augmenté, et que certains élèves expliquaient leur choix par le film. Plus récemment, dans la région où je vis, un protocole d’accompagnement pour les mères sourdes à l’accouchement a été adopté. Maintenant, reste à savoir si ces changements seront durables. Cela dépendra de la volonté politique, mais aussi des citoyens.


Remerciements : François G. Claire V. et Pascale Fougère / Hôtel des Arts et des Académies
© Photos de Thomas Laisné pour Le Bleu du Miroir