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LE SUD

Dans l’Espagne des années 1950, Estrella, une petite fille de huit ans, vit avec ses parents au nord du pays, dans une maison appelée “La Mouette”. Son père, Agustín Arenas, médecin taciturne et mystérieux, radiesthésiste à ses heures, est originaire du sud de l’Espagne, région qu’il n’évoque jamais. Intriguée par ses silences, Estrella grandit en essayant de percer le mystère qui entoure la jeunesse et les blessures passées de cet homme qu’elle admire profondément.

Critique du film

C’est sans doute le moins connu des quatre longs-métrages de Victor Erice qui revient dans nos salles, dans une belle version restaurée, grâce au distributeur Les Acacias. Dix ans après L’Esprit de la ruche, le cinéaste espagnol n’en avait pas fini avec l’enfance, ce moment où la vie est un buvard. Ici c’est une relation père / fille, exclusive et secrète, qui irrigue les souvenirs d’une narratrice que le temps a peut-être contribué à troubler.

Erice est le cinéaste du vacillement, état qui stimule l’attention, entretient le flou entre la réalité et la fantasmagorie et favorise l’introspection. Ce pourrait être, aussi, une bonne définition de l’image cinématographique, éphémère et persistante, spéculative et magique. Rappelons-nous le vacillement de l’eau qui révèle le visage du montre dans L’Esprit de la ruche, celui de la lumière qui donne mille réalités à un coing dans Le Songe de la lumière, enfin celui du temps qui régit le récit de Fermer les Yeux, entre bulles de bonheur et brumes de conscience.

Le temps joue aussi son affaire dans Le Sud, puisque les périodes de l’enfance et de l’adolescence sont contées depuis un âge adulte, vacillements de la mémoire inclus et confessés. Le travail de la lumière (entièrement artisanal) donne au film une tonalité anti-naturaliste qui restitue des traces de vie potentiellement altérées par le récit en flash-back. Ainsi la scène d’ouverture où la chambre d’Estrella est peu à peu illuminée par le lever du jour, dans une lumière toute théâtrale. De même, nombres de séquence se concluent par un fondu au noir comme un souvenir attrapé au vol finit par se soustraire à l’effort de mémoire avant de s’évanouir dans les limbes du récit.

Le sud

La lien entre Estrella et Agustin se noue autour du secret et du hors-champ. Le secret, c’est un amour exclusif et indéfectible, dont la pureté n’est jamais profanée. Ce lien trouve son paroxysme dans une scène de danse, un paso doble qui trouvera un troublant écho alors que père et fille échangent pour la dernière fois. Le hors-champ, c’est le Sud qui donne son titre au film, la blessure du père et le fantasme de la fille. Reléguée au second plan, affectivement isolée, la mère est cependant présente notamment pour distiller à l’enfant des informations sur le passé de son mari.

La complicité filiale s’établit autour d’une présence rassurante – Estrella ne cesse d’aller vers son père, à pas de loup, à la course, à bicyclette, de combler la distance qui les sépare – et d’une compréhension aveugle. Nul besoin de parler pour que Estrella vienne épauler son père lorsque celui-ci, à l’aide d’un pendule, localise une source et en évalue la profondeur. Aucune parole non plus quand Estrella répond aux absences de son père par sa propre disparition (toute relative, sous un lit de la maison) mais un échange par le son et la vibration. Peu à peu l’énergie du père dans laquelle se reconnaissait la fille se transforme en mélancolie qu’aucun objet, aucun sortilège n’est en mesure de sonder la profondeur.

Le sud

Le Sud trouvera, un temps, une forme d’incarnation sous les traits de la grand-mère paternelle, accompagnée de Milagros, l’éternelle nounou. Elles sont venues assister à la première communion d’Estrella. Sans être formellement cité – il y a comme une forme d’obscénité chez Erice à nommer les clés – on comprend que le franquisme est la source du différend politique qui a éloigné Agustin de son père et conduit les deux hommes dans une impasse. Le visage de Milagros se substitue, dans l’esprit de la jeune fille, aux cartes postales pittoresques collectionnées pour illustrer cet ailleurs chimérique. Dans sa quête de compréhension, Estrella va cependant tomber sur un fantôme. C’est d’abord le nom d’une femme, Irene Rios, écrit sur une enveloppe. C’est ensuite une silhouette dessinée sur une affiche de cinéma. Pourquoi cette comédienne hante t-elle Agustin ? À la salle pleine et à la sidération de la petite Ana dans L’Esprit de la ruche, répond ici un spectateur unique qui reçoit le film avec componction. Plus tard, dans une correspondance, Irene redevenue Laura évoquera la quête d’un lieu idéal d’où l’on ne voudrait jamais partir. Pour Victor Erice, cet endroit ne peut être que l’enfance ou le rêve, mais les deux ne sont-ils pas indissociables ?

La restauration du film rend grâce à sa superbe photographie dominée par les bleus et les rouges, couleurs qui semblent tantôt s’opposer, tantôt s’épouser. À son habitude, Erice parvient, par sa mise en scène, à donner au film son mouvement particulier tout en respectant l’horloge interne de ses personnages. Ici, l’inertie d’Agustin éteint à petit feu l’enthousiasme d’Estrella. Le film s’arrête brusquement alors qu’elle se remet en mouvement, en direction de ce Sud qui, de manière souterraine, l’habite depuis toujours. Erice avait prévu une deuxième partie au cours de laquelle Estrella levait les mystères et trouvait sa propre identité mais la production n’a pas suivi. Tel quel, le film tient toutefois debout et, à notre tour, nous vacillons.

Bande-annonce

7 janvier 2026 (ressortie) – De Victor Erice