BILAN | Nos coups de coeur ciné de mars 2026
Chaque mois, les membres de la rédaction du Bleu du Miroir partagent les films qui ont laissé une empreinte durable sur leur regard : œuvres marquantes, découvertes précieuses, expériences de cinéma qu’il fallait absolument vivre en salle obscure. Retrouvez ci-dessous les coups de cœur de mars 2026.
Le choix de Sam

Avec Little Trouble Girls, la cinéaste slovène Urška Djukić signe un premier long-métrage d’une grande délicatesse sensorielle. À travers le parcours de Lucia, adolescente intégrant une chorale catholique, le film explore l’éveil du désir, les injonctions faites aux « bonnes filles » et le trouble d’identités encore en formation, dans un équilibre subtil entre réalisme et lyrisme. Porté par une mise en scène attentive aux corps et aux sensations, Little Trouble Girls s’impose comme un récit d’émancipation aussi intime que vibrant.
Le choix de Simon

Las Corrientes en serait presque vexant à fuir des yeux de son spectateur en permanence. À chaque début de piste, le film effectue une embardée et préfère prendre la fuite. Du moins en apparence. Car, dans les faits, le film laisse traîner derrière lui un petit fil. À nous de le trouver, dans ses lignes claires, dans ses cadres épurés. À nous de plonger à l’eau en acceptant qu’au bout, aucune réponse limpide ne nous attend. Le dernier long-métrage de Milagros Mumenthaler n’est pas opaque pour le simple plaisir de paraître compliqué ou exigeant. Il l’est car il sonde un état psychologique abscons d’une femme à la détresse indicible. Et si le charme opère, c’est bien que tous les outils de mise en scène, aussi discrets qu’ils puissent sembler, utilisés par la cinéaste fonctionnent et tissent en un même nœud le geste esthétique radical et l’étude psychologique.
Le choix de François-Xavier

Une caméra installée sur une armature de charrue, un territoire à explorer dans l’horizontalité des paysages, la verticalité de son histoire et l’épaisseur de ses légendes. Maureen Fazendeiro filme le quotidien des éleveurs de l’Alentejo au Portugal, superpose les couches de récits et fait apparaître peu à peu une culture de la résistance. Les Saisons navigue entre présent et passé, creuse la marque du temps, contemple la constance des pierres et salue la persévérance des Hommes. Le film s’inscrit dans la tradition d’un beau cinéma à la fois ethnographique et fabuleux, où, tandis que l’oeil observe, il est permis à l’esprit de battre la campagne. Un cinéma du quotidien et de l’antan, toutes temporalités embrassées par une unique lune aux mille et une facettes. Du cinéma comme de l’artisanat.
Le choix de Victor

Alors que le Festival de Cannes s’apprête à dévoiler sa sélection de 2026, certaines pépites de l’édition précédente se présentent encore au public. C’est le cas du premier long-métrage d’Akinola Davies Jr, cinéaste britannico-nigérien connu pour son travail dans le clip et la publicité. Mention Spéciale de la Caméra d’or, Un jour avec mon père est un regard sensoriel vers la mémoire d’un père et d’un pays, le Nigeria, en pleine crise politique en 1993. Ces souvenirs émouvants, morcelés par des sensations et des regards, nous rappellent l’errance vacancière d’Aftersun pour ses moments de suspensions. Comme pour Charlotte Wells, on assiste à la naissance d’un cinéaste ambitieux et poignant qui, ici, a la démarche d’allier un regard sensible et personnel à un récit politique fort.
Le choix de Théo

Derrière un Olivier Gourmet cantonné au statut de cyclope intransigeant, La guerre des prix dévoile un personnage dont l’impuissance se substitue à l’enthousiasme. Ana Girardot se voit ballottée dans un environnement où l’hostilité est constante, un milieu dans lequel le profit passe par l’hypocrisie. Anthony Déchaux signe un « thriller de bureau » étonnamment dense malgré son béton épuré, ses vitres de bureaux froides et ses box de négoces où règne la loi du plus fort. L’intensité grisâtre qui émane de ce Paris dé-romantisé est un rappel constant à l’ambiance globale de notre temps : le changement, ce n’est visiblement plus maintenant.
Le choix de Fabien

Ces dernières années, les films ont tendance à s’étirer inutilement en longueur. Ce n’est heureusement pas le cas pour Les Rayons et les ombres, qui justifie pour une fois pleinement sa durée de plus 3h. Il fallait bien ça pour appréhender la bascule dans la collaboration au cours de la Seconde Guerre Mondiale d’un journaliste initialement pacifiste de gauche et de sa fille, jeune comédienne. En analysant les motivations parfois complexes et ambigües de ses protagonistes, Xavier Giannoli revient sur une page trouble de l’Histoire de France. D’une manière plus universelle, le réalisateur explore les zones sombres de l’âme humaine et sa propension à mettre des œillères pour s’arranger avec sa conscience. Au-delà de son sujet, le film assume pleinement son statut de grande fresque populaire, genre malheureusement de moins en moins présent sur les écrans.
Le choix de Greg

Avec Alter Ego, le duo Nicolas et Bruno signent une œuvre d’une précision comique redoutable, où chaque détail semble pensé comme un rouage au service d’un vertige identitaire délicieusement absurde. Avec son pitch improbable, le film déploie une mécanique burlesque d’une fluidité remarquable, toujours portée par un sens aigu du rythme qui rappelle combien le duo des Messages à caractère informatif maîtrise l’art du décalage et du contre-pied. Cette instabilité narrative fait constamment mouche, instaurant une complicité immédiate avec le spectateur. Dans ce dispositif finement orchestré, Laurent Laffite s’impose comme un funambule virtuose, capable de faire coexister la précision du geste et l’abandon le plus total aux délires de ses réalisateurs. Chaque regard, chaque silence devient un prolongement naturel de cette partition comique millimétrée, et on se régale à le voir jongler entre ses deux personnalités. On peut dès lors affirmer sans trop s’avancer que celui qui vient de rafler un Prix du Meilleur Acteur lors de la dernière édition des César se place d’emblée comme l’un des favoris à sa propre succession. À mesure que le récit progresse, la comédie s’ouvre vers une réflexion plus troublante sur l’identité et la perception de soi. Cette capacité à maintenir une tension douce entre rire et trouble constitue sans doute l’une des plus grandes réussites du film. Quel plaisir d’entendre une salle pleurer de rire et de ressortir avec l’impression d’avoir assisté à un objet à la fois profondément accessible et totalement singulier. Déjà la comédie de l’année !






