LAS CORRIENTES
Lina, 34 ans est une styliste argentine au sommet de sa carrière. En Suisse pour recevoir un prix prestigieux, elle se jette sans raison apparente dans un fleuve. De retour à Buenos Aires, elle garde le silence sur cet épisode. Pourtant, de façon presque imperceptible, quelque chose en elle a changé. Une peur de l’eau s’installe, insidieuse, et finit par paralyser son quotidien. Peu à peu, ce bouleversement intérieur fait remonter à la surface un passé qu’elle croyait à jamais enfoui.
Critique du film
Dans l’ascenseur de son immeuble, Lina se met du rouge à lèvres avant de rentrer chez elle. Un geste pour maquiller la réalité, à rebours de la normalité. La réalité, c’est que Lina revient de bien plus loin que Genève où elle est allée recevoir un prix professionnel prestigieux. Elle est de retour à Buenos Aires mais quelque chose d’elle est restée dans les eaux du Rhône. Las Corrientes est de ces films dont il ne faut pas attendre qu’il réponde à toutes les questions qu’il pose sur l’écran.
À travers la présence / absence de Lina, Milagros Mumenthaler observe, par touches sensorielles, une mécanique de dérèglement. En résulte le portrait d’une femme entre deux eaux où l’esthétique du beau bizarre, très maîtrisée, finit par abandonner le spectateur au seuil du malaise.
Une bouche purpurine, un manteau bleu, une chemise de nuit lie-de-vin, autant de couleurs pour accentuer le contraste avec cette zone grise dans laquelle se trouve Lina. L’image topique de cette opposition entre l’humeur et la forme montre la jeune femme de retour à l’hôtel après son épisode fluvial, revêtue d’une couverture de survie dorée, traînant un sac poubelle et une solide hébétude. Ce qui s’est passé à Genève doit rester à Genève. Lina décide de ne rien dire à Pedro, son mari. Mais son comportement ne tarde pas à susciter des interrogations. Elle doit composer avec une absolue phobie de l’eau qui agit à la fois comme un ancrage et une séquelle. Parmi les subterfuges trouvés, on notera cette très belle idée de recourir à des soins hygiénique sous anesthésie. L’esprit au repos et le corps à la merci. C’est à peu près le même principe qui prévaut quand Lina chevauche Pedro plutôt que de répondre à ses questions (qu’il met un temps fou à formuler).

Avant de plonger, Lina avait fait l’acquisition d’une broderie ancienne. Sur le modèle de cet art de l’entrelacs, le récit est ponctué d’oeuvres qui jalonnent un parcours symbolique. On notera une gravure de Goya intitulée Personne ne se connaît. L’eau-forte représente un bal masqué dans la noblesse madrilène de la fin du XVIIIe siècle. Le propos nous renvoie directement au début du film et à l’application « réglementaire » du rouge à lèvres. En effet, tout indique que Lina, en dépit de sa réussite professionnelle, a pénétré la bourgeoisie porteña et s’est perdue sous son masque. Elle se désole notamment de la condescendance de sa belle-mère qui garde un œil avisé sur le foyer. Lina est une transfuge de classe, elle semble aussi à l’aise dans son grand appartement bourgeois que les poissons rouges de sa chambre d’adolescente dans leur aquarium. Les courants évoqués dans le titre sont évidemment à comprendre dans toute leur polysémie.
Ce sont, entre autres, toutes ces trajectoires de femmes que Lina observe dans la belle séquence du phare, autant de comportement normés auxquels elle pense ne pas avoir accès, elle qui ne cuisine pas, ne répond pas au téléphone, elle qui jette son prix à la poubelle et enjambe les parapets.
La réalisatrice argentine, très à l’aise dans la matière et le cadre, se montre plus frileuse dès lors qu’il s’agit de s’engouffrer dans les béances – oniriques, fantasmatiques, psychologiques – que son récit appelle. C’est d’autant plus dommage que sa comédienne, Isabel Aimé Gonzalez Sola, porte en elle ce je-ne-sais-quoi de vertigineux.






