LA COULEUVRE NOIRE
Après des années d’absence, Ciro revient chez lui, au chevet de sa mère. Dans le désert colombien de la Tatacoa, il retrouve ceux qu’il avait fuis et affronte les derniers gardiens d’un territoire aussi fragile qu’envoûtant.
Critique du film
Second long-métrage d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux, présenté à l’ACID lors de la dernière édition du Festival de Cannes, La Couleuvre noire explore, à travers l’errance de son personnage principal, les tourments familiaux et la question de la transmission. Situé en Colombie, plus précisément dans l’hostilité minérale du désert de la Tatacoa, le film fait partie de ces récits qui ne dévoilent leurs ramifications que progressivement. Cela se perçoit dès l’introduction in medias res, qui fait coïncider l’entrée des spectateur·ices dans le film avec le retour de Ciro sur ses terres d’enfance.
Ciro revient auprès de sa mère mourante, puis entame avec son père une route funèbre destinée à enterrer son corps dans le désert, au plus près de la nature et des ancêtres. C’est au cours de cette errance en terrain hostile que le personnage se confronte à lui-même et tente de restaurer son lien aux autres et au monde.

Dès les premières séquences, les allers-retours de Ciro entre la maison familiale et le village dessinent les traces laissées par son départ vers la capitale pour des raisons économiques : une relation conflictuelle avec son père, un amour inconditionnel pour une mère bientôt emportée par la maladie, une ancienne amante qui l’a prévenu de cette mort imminente, et une fille qui n’a jamais su qui était son père. De l’exposition de ce réseau relationnel, qui encadre l’expérience du deuil vécue par Ciro et son père, jusqu’à la conclusion du film, la narration demeure relativement programmatique : un état des lieux initial, une épreuve transformatrice, puis une réconciliation, notamment avec le père et la fille.
Il convient toutefois de préciser que le récit s’articule autour d’une trame merveilleuse incarnée par la « couleuvre noire » qui donne son nom au film. Ce mythe, créé par le réalisateur, est introduit dès la mort de la mère, dont l’agonie semble s’achever par l’apparition d’un serpent noir se glissant près de son corps. À partir de là, cette légende — intimement liée à la figure maternelle, qui porte un bracelet en forme de serpent — accompagne Ciro dans sa traversée du désert.
Il était une fois une couleuvre noire, gardienne de la nature, qui demanda aux paysans d’une région désertique de choisir entre des diamants et une source d’eau infinie. Tandis que la majorité opta pour les diamants, une femme choisit l’eau, rendant ainsi ses cultures pérennes dans un milieu hostile. Une fable simple, au sens limpide, qui fait écho aux enjeux contemporains : le monde néo-capitaliste face à la force vitale de la nature. Ciro se retrouve lui-même confronté à ce choix au cours de son périple, ce qui donne lieu à une rencontre avec l’animal mythique dans une scène assez démonstrative, qui aurait sans doute gagné en puissance si elle avait été davantage pensée du côté de la suggestion.

Car au-delà de cette narration lisible et de ces lignes parfois trop visibles, La Couleuvre noire trouve sa véritable force dans l’expérience sensible du territoire qu’il filme. Le travail sonore, particulièrement soigné, donne à éprouver l’environnement de manière très incarnée et remet au premier plan les puissances haptiques du cinéma : chaque souffle de vent, chaque bruissement de feuilles, chaque bruit de la faune densifie le plan et nous rapproche des personnages. La performance d’Alexis Lozano Tafur, acteur non-professionnel, constitue également l’un des grands atouts du film. Son jeu confère à Ciro — personnage aussi aride et opaque que le désert — une expressivité discrète, faite de regards et de micro-mouvements, qui laisse affleurer les tourments intérieurs et le chemin émotionnel qu’il accomplit.
Si certain·es spectateur·ices apprécieront la dimension de conte et le caractère didactique du film, La Couleuvre noire aurait peut-être gagné à assumer plus pleinement sa veine contemplative, plutôt que de s’attarder sur un message déjà clair. Avec ses 1h25 — une durée relativement rare aujourd’hui —, le film semble parfois contraint d’aller vers une résolution prévisible, au détriment de ces instants de pure expérience sensorielle pourtant très réussis. Il en résulte une impression de manque, comme si l’on avait aperçu le serpent sans jamais vraiment le rencontrer, pour ne découvrir finalement que sa mue. Celle-ci reste curieuse, belle, parfois précieuse, mais demeure la trace de potentialités qui n’ont fait qu’effleurer leur accomplissement.
Bande-annonce
25 mars 2026 – D’Aurélien Vernhes-Lermusiaux






