CARLA SIMÓN | Interview
Avec Romeria, Carla Simón poursuit son exploration d’une mémoire intime déjà au cœur de Été 93 et Nos soleils, en s’attaquant cette fois à une absence fondatrice : celle de sa mère. Entre images recomposées, textures analogiques et fragments de souvenirs, la cinéaste interroge la manière dont le cinéma peut pallier les manques, fabriquer du récit et redonner corps à ce qui n’a jamais été pleinement vécu. Rencontre autour d’un film où la mémoire devient matière vivante, instable et profondément subjective.
Après Été 93, aviez-vous déjà en tête l’idée de réaliser Romeria, ou ce projet s’est-il imposé plus tard ?
Carla Simón : Dès la préparation d’Été 93, au moment où j’ai écrit le scénario, quelqu’un m’a dit : « c’est bizarre qu’on n’y voie pas ta mère, qu’on ne comprenne pas qui elle était » et j’ai répondu que c’était normal car elle était absente. Et c’est là que je me suis rendu compte que je n’avais pas de mémoire liée à ma mère. Je n’avais pas de souvenirs avec elle. Je l’ai perdue à l’âge de 6 ans donc je n’ai pas pu me construire une image précise d’elle. Cela a suscité une frustration très forte chez moi. J’ai passé toute la promotion d’Été 93 en me disant qu’on ne peut pas générer des souvenirs, qu’il faut s’approprier l’histoire des autres pour générer ces souvenirs.
Puis je me suis saisie des lettres que ma mère écrivait à sa famille et à ses amis et j’en ai fait un court-métrage en me rendant dans les lieux dans lesquels j’imaginais qu’elle s’était trouvée. Ce projet est ensuite devenu Romeria. Et cela m’a permis de comprendre, contrairement à ce que je pensais, qu’on pouvait en effet se créer une mémoire à partir du cinéma.
On ne peut pas générer des souvenirs, il faut s’approprier l’histoire des autres pour en créer.
Votre film donne le sentiment que la mémoire est en perpétuel mouvement, qu’elle ne cesse de se transformer. Est-ce quelque chose que vous cherchiez à explorer ?
Oui, c’est absolument fascinant, la façon dont fonctionne la mémoire. En réalité, quand on essaie de se remémorer un fait, ce n’est pas le fait dont on se souvient, on se souvient de la dernière fois dont on s’en est souvenu. C’est quelque chose qui, d’année en année, d’étape en étape, se transforme. Il se transforme surtout en fonction des émotions qu’on a ressenties au moment où on se l’est remémoré, ou des émotions qu’on avait besoin de ressentir et de projeter sur ce souvenir.
Quand quelqu’un ment sur le passé, ce n’est pas forcément intentionnel. Il a simplement transformé ce souvenir-là tellement de fois qu’il a fini par s’auto-persuader du récit qu’il avait créé. Donc moi, je suis arrivée à cette conclusion que la mémoire est quelque chose de très subjectif, de très sélectif, et qu’il ne faut pas le prendre trop au sérieux. Il ne faut pas trop en attendre. C’est ce que je dirais, en tout cas, à mes enfants, à mes petits-enfants : ne pas croire que les choses que je dis se sont passées exactement telles quelles, puisque c’est aussi devenu une matière à fiction pour moi.

Carla Simón pour Le Bleu du Miroir © photo Thomas Laisné
Les images tournées au caméscope par Marina donnent l’impression d’une tentative de recomposer un regard, presque de retrouver celui de sa mère. Est-ce une lecture qui vous semble juste ?
Oui, totalement. Le film se déroule à Vigo, qui est la ville de mon père. C’est là que ma famille est originaire, et c’est aussi là que mes parents ont vécu leur histoire d’amour. C’est un endroit où, quand je vais, je me connecte beaucoup à eux, en imaginant qu’ils ont traversé ces espaces. À chaque coin de rue, je me demande s’ils y sont passés.
Et ma relation à ces lieux a toujours été médiée par la caméra. Je filme beaucoup, comme si je cherchais quelque chose, comme si, soudain, ils pouvaient apparaître à l’écran. Marina fait la même chose : elle imagine que ses parents habitaient les espaces qu’elle filme.
Dans la scène où Marina imagine la vie de ses parents, vous confiez le rôle du père à un cousin. Ce choix s’est-il imposé naturellement ?
Oui, c’était assez évident, car je n’ai pas de photos de mes parents. J’ai quelques images de mon père enfant, mais rien d’autre. Or, nous imaginons toujours à partir de ce que nous connaissons. Pour donner un corps à des figures que Marina n’a pas connues, elle doit s’appuyer sur des éléments concrets. Il m’a semblé naturel qu’elle joue sa mère, puisque tout le monde lui dit qu’elle lui ressemble, et que le cousin incarne le père, notamment parce qu’il est navigateur, comme lui.
On ne se souvient pas d’un fait, mais de la dernière fois dont on s’en est souvenu.
Dans votre travail, notamment entre la Super 8 et le caméscope, on sent une attention particulière aux textures. Qu’est-ce que ces choix apportent à votre manière de filmer ?
Pour moi, c’est une façon de filmer ce qu’il y a de plus précieux. C’est capter quelque chose qui n’existe que dans l’instant et qui ne reviendra pas. Pour Miu Miu, j’étais enceinte, c’était un moment unique. La Super 8 permettait de saisir cette singularité. Le caméscope de Marina répond à la même logique. Quand j’avais 18 ans, on m’a offert une mini-DV et je filmais tout de manière presque compulsive. Marina a un rapport similaire à cet objet : elle découvre son regard en même temps qu’elle se découvre elle-même. Cela permet aussi de travailler la question du temps, de lui donner une texture concrète.
On observe aujourd’hui un retour de ces formats analogiques, y compris au cinéma. Comment percevez-vous cet engouement ?
Je sais que beaucoup de réalisateurs utilisent ces formats pour créer une forme de nostalgie. Mais pour moi, ces caméras ont surtout une dimension très personnelle. Elles me reconnectent au cinéma, car elles me permettent de filmer seule. Quand je réalise un film, cela implique beaucoup de personnes, de moyens, de temps. Avec une petite caméra, je retrouve un rapport plus simple, plus direct, presque intime au fait de filmer.
Est-ce que le désir de cinéma est né à l’âge du personnage de Marina ?
Oui, c’est vers mes 18 ans que j’ai pris conscience de l’importance du cinéma et de son pouvoir pour observer les relations humaines. Les films sont devenus pour moi des espaces de réflexion. Je viens aussi d’une famille très nombreuse, avec beaucoup d’histoires. C’est sans doute ce qui a nourri mon cinéma. Je me demande souvent si, sans cette famille, je serais devenue cinéaste.
Le film s’inscrit aussi dans une génération marquée par le VIH. Aujourd’hui, on observe un rapport plus distancié, parfois moins alarmé, chez les jeunes générations. Est-ce également le cas en Espagne ?
Oui, c’est assez similaire. Nous vivons dans une époque où, lorsqu’on est atteint du VIH, on ne le transmet plus forcément. C’est une avancée importante, mais elle s’accompagne aussi d’un certain relâchement. Je pense qu’il y a un problème d’éducation. Beaucoup de jeunes ne se font pas tester et ne savent pas qu’ils sont concernés.

Carla Simón pour Le Bleu du Miroir © photo Thomas Laisné
Entretien réalisé en mars 2026 à Paris






