L’ŒUVRE INVISIBLE
Alexandre Trannoy. Le nom de ce réalisateur ne vous dit rien ? C’est normal : malgré trente ans de projets et de tournages avec Jean Rochefort, Anouk Aimée ou Lino Ventura, Trannoy n’a jamais réussi à terminer le moindre film… Enquête haletante sur un rêveur sublime.
Critique du film
Voici un bien étrange documentaire… Avril Tembouret et Vladimir Rodionov se sont penchés sur l’histoire d’Alexandre Trannoy, réalisateur français n’ayant, pour ainsi dire, rien réalisé d’achevé. Et pourtant, il aurait été en activité plus de trente ans, tentant de monter et de faire produire des projets cinématographiques avec Jean Rochefort, Anouk Aimée ou Lino Ventura, pour ne citer qu’elleux. Alexandre Trannoy, sorte de Don Quichotte du cinéma, restait inconnu du grand public, et même des cinéphiles avertis. C’est Jean Rochefort qui souffla l’idée de lui rendre, en quelque sorte, hommage — ou en tout cas de le faire connaître. Alexandre Trannoy poursuivait son rêve de faire des films avec la même obsession que le capitaine Achab poursuivait Moby Dick.
Que s’est-il passé pour que cet homme, a priori actif, convaincant et débrouillard, n’arrive jamais à finaliser un projet ? L’homme serait même allé, alors qu’il était figurant sur le film de Federico Fellini, La Strada, jusqu’à voler de la pellicule sur ce tournage pour pouvoir filmer l’un de ses projets. Jean-Claude Carrière, Jacques Perrin également se souviennent de lui. Mais nous, nous ne le connaissions pas — jusqu’à ce film, ou plutôt cet objet filmique non identifié.

L’Œuvre invisible intrigue, déroute, rend même soupçonneux : s’agit-il d’un documentaire ou d’un documenteur ? Ne serait-ce pas un canular ? Un poisson d’avril… d’Avril Tembouret ? Quelque chose sonne étrangement faux, sans qu’on sache dire quoi. Et pourtant, les témoignages sont bien là, ceux de personnalités éminentes du cinéma français. Alors, on doute, on s’interroge. Ce projet de retracer la vie et la carrière ratée d’Alexandre Trannoy a lui-même été contrarié à plusieurs reprises et n’a pu aboutir qu’à force de patience et de ténacité. Mettre en doute la véracité du récit ne serait-ce pas, finalement, contribuer à perpétuer la malédiction Trannoy ?
Mais tout le charme de cette histoire, au fond, c’est le rêve. Celui d’Alexandre Trannoy, raconté avec simplicité et respect, malgré les dérives de cet homme au bagout impressionnant, flirtant peut-être avec la mythomanie ou l’escroquerie. Le rêve, carburant de l’art — et du cinéma en particulier — c’est aussi le nôtre. Croire en cette histoire, comme Trannoy croyait en ses projets, comme ses interlocuteurs croyaient en lui.

C’est là que L’Œuvre invisible devient fascinant — et profondément poétique. Le rêve y apparaît comme indispensable, presque fédérateur. Il ouvre aussi des questionnements vertigineux : quelle est la valeur d’un homme ? Comment se mesure-t-elle ? Par ses réalisations ? Par ses rêves ? Par les efforts qu’il déploie pour tenter de les concrétiser ? Les questions sont parfois plus riches que les réponses, et L’Œuvre invisible charrie un flot de réflexions sur l’existence. Ne pas réussir ce que l’on voulait entreprendre, est-ce nécessairement passer à côté de sa vie ?
Avec L’Œuvre invisible, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov déroulent une enquête qui se transforme peu à peu en quête, intrigante et vertigineuse. Jusqu’au bout, le doute persiste : et si tout cela n’était qu’un fake ? Le film esquisse alors le portrait d’un Alexandre Trannoy en héros hustonien marqué par l’échec, mâtiné d’un Orson Welles pour le goût de l’illusion et de la manipulation. Un film sur la passion dévorante du cinéma et du rêve, poussée jusqu’à son paroxysme.
Bande-annonce
8 avril 2026 – De Avril Tembouret, Vladimir Rodionov






