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L’ÉTRANGÈRE

Selma fuit la Syrie en laissant derrière elle un fils de 6 ans et un mari disparu dans les geôles du régime. Arrivée à Bordeaux après un périple dangereux, elle enchaîne les heures de travail au noir, alors qu’un nouveau combat commence pour obtenir le droit d’asile et faire venir son fils Rami. Selma fait bientôt la connaissance d’un avocat, Jérôme. Leur histoire d’amour va tout remettre en question… 

Critique du film

Sept ans après son premier long métrage, Gaya Jiji revient avec L’Étrangère, une œuvre nourrie d’une matière profondément intime. En s’inspirant de sa propre histoire, elle choisit de suivre Selma (Zar Amir Ebrahimi), Syrienne arrivée en France dans l’espoir d’y reconstruire une vie, tout en portant en elle l’absence de son fils resté au pays.

Les premières scènes frappent par leur intensité dramatique. La mise en scène, d’une grande sobriété, refuse tout effet superflu pour se concentrer sur les émotions de Selma, captées avec retenue. Ce parti pris formel se maintient avec constance tout au long du récit. La traversée de l’Europe, éprouvante, presque indicible, trouve ainsi une représentation dépouillée qui n’en est que plus saisissante. L’arrivée en France, loin d’apaiser les tensions, installe un sentiment d’inquiétude diffus, rappelant le tragique récit de L’Histoire de Souleymane.

La force du film tient d’abord à la figure de Selma, dont la détermination et la dignité suscitent une empathie immédiate. Sa trajectoire, marquée par une dévotion silencieuse et un courage sans ostentation, dépasse rapidement le simple cadre des épreuves administratives liées à la demande d’asile. Lorsque la situation semble se stabiliser, avec l’obtention d’un statut légal et l’espoir de faire venir son fils, le récit opère un basculement inattendu.

L'étrangère

L’introduction de la relation avec l’avocat (Alexis Manenti) constitue alors un point de rupture. Celui qui l’a accompagnée dans ses démarches devient, de manière abrupte et peu préparée, son amant. Ce glissement surprend et reconfigure profondément les enjeux du film. La figure de cet homme, blanc et bourgeois, se voit progressivement investie d’un rôle de sauveur, posture d’autant plus problématique que Selma n’était nullement dépeinte comme dépendante de son aide. Une fois son intervention accomplie, le personnage semble prolonger cette domination sur un autre plan, celui de l’intime.

Cette romance, qui surgit sans véritable nécessité dramatique, interroge à plusieurs niveaux. D’une part, elle reproduit le schéma récurrent du « white savior », dans lequel un personnage occidental se voit attribuer une fonction salvatrice dans le parcours d’un protagoniste non occidental. D’autre part, elle tend à atténuer, voire à déplacer, la violence structurelle des dispositifs administratifs auxquels Selma est confrontée. Le déséquilibre social qui fonde cette relation, sans jamais être interrogé, devient le socle d’un lien affectif dont la légitimité demeure contestable. L’idée même que cet homme, par sa position, puisse s’arroger une place dans l’intimité de Selma révèle une asymétrie que le film montre sans la problématiser.

Pourtant, L’Étrangère retrouve une véritable profondeur dans son troisième acte, qui concentre la dimension la plus aboutie du projet de Gaya Jiji. Le film s’y déploie comme une réflexion sensible sur la possibilité même d’aimer après le traumatisme. Comment se reconstruire affectivement lorsque la violence a profondément altéré le rapport à soi et aux autres ?

L'étrangère

La cinéaste interroge alors la nature même de l’amour, et le film atteint ici une forme de justesse en posant une question essentielle : aimer, est-ce retenir, ou au contraire savoir laisser être ? La réponse esquissée, d’une grande délicatesse, suggère que l’amour véritable réside dans le respect de la liberté de l’autre — une liberté d’autant plus précieuse qu’elle a été, pour Selma et sa famille, constamment menacée.

Cette conclusion, à la fois digne et émouvante, révèle pleinement les ambitions du film. Elle souligne la finesse du regard de Gaya Jiji lorsqu’elle explore les zones les plus intimes de ses personnages, tout en mettant en lumière les tensions qui traversent l’ensemble du récit : celles d’une œuvre habitée par des intuitions puissantes, mais parfois fragilisée par des choix de représentation aux implications politiques discutables.

L’Étrangère apparaît ainsi comme un film contrasté, porté par une sincérité indéniable, dont les fulgurances sensibles coexistent avec des ambiguïtés plus problématiques.


17 juin 2026 – De Gaya Jiji
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