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SANS TOIT NI LOI

Une jeune fille errante est trouvée morte de froid : c’est un fait d’hiver. Était-ce une mort naturelle ? C’est une question de gendarme ou de sociologue. Que pouvait-on savoir d’elle et comment ont réagi ceux qui ont croisé sa route ? C’est le sujet du film. La caméra s’attache à Mona, racontant les deux derniers mois de son errance. Elle traîne. Installe sa tente près d’un garage ou d’un cimetière. Elle marche, surtout jusqu’au bout de ses forces.

Critique du film

On trouve le corps de Mona une journée d’hiver en pleine campagne. Elle a succombé au froid. C’était une routarde, une marginale. Aussi, une fois les constatations d’usage effectuées par les gendarmes, l’affaire est vite classée. Qui s’intéresse à une jeune femme comme elle ? Elle a voulu tourner le dos à la société et finalement on ne sait pas grand-chose d’elle. Le spectateur lui-même n’apprendra que peu de choses sur le passé de Mona. Elle dit avoir été un temps secrétaire, peut-être est-ce vrai. Les gens racontent ce qu’ils veulent bien livrer.

La caméra interroge alors les personnes qui ont croisé la route de Mona, les semaines précédant son décès. Chacun, chacune a sa vision de Mona. Sa vision souvent très parcellaire, tant les rencontres avec elle furent éphémères. Comme ce chauffeur qui parle sans tendresse de Mona après l’avoir prise en stop, sûrement frustré d’avoir été éconduit après avoir fait de lourdes avances à la jeune femme. « Il n’y a rien de gratuit, hein ? », lance Mona au chauffeur en descendant du camion, éreintée de fatigue, mais avec une forme de dignité pour elle. Quand Mona avait envie d’une cigarette ou besoin de quelque chose, elle demandait, ou prenait ce qu’on lui offrait spontanément. Mais jamais la jeune femme ne consentait au jeu de la comédie sociale.

Sans toit ni loi

Agnès Varda avait présenté à Sandrine Bonnaire le personnage de Mona comme « une fille qui pue, qui ne dit jamais merci, mais qui dit merde à tout le monde ». La jeune femme ne nous apparaît pas forcément sympathique et c’est une des forces de ce film. Il aurait été facile de chercher à nous émouvoir avec le portrait d’une victime. Mona n’a pas le profil d’une victime, si ce n’est une victime d’elle-même : de son illusion à croire qu’on peut s’en sortir seule, qu’une fuite en avant constitue un voyage initiatique et que tourner le dos à la société est une chose simple. Mona n’est pas un personnage aimable et ce parti-pris accentue l’impact de ce film, déjà très original par son procédé de narration : une alternance de scènes assez classiques avec des interventions de témoins qui parlent face caméra, comme pour une reconstitution des derniers jours de Mona.

Mona ne trouve finalement jamais sa place. Ni chez ce couple qui a tout quitté pour tenter l’aventure de l’élevage de brebis, ni chez cette vieille dame et encore moins dans ces festivités agressives. La nature est hostile, l’homme l’est tout autant, qu’il soit intégré dans la société ou marginal. Certaines rencontres font apparaître des personnes peut-être plus empathiques – le personnage de Macha Méril, par exemple – mais celles-ci pourraient-elles supporter ou aimer Mona durablement ? La distribution, qui mêle habilement professionnels et amateurs, tend à évoquer un documentaire, un film-enquête qui ne chercherait pas l’émotion, mais la vérité, pas une vérité finale mais un chemin qui serait lui-même la vérité. Un chemin difficile et peut-être fatal.

Et puis, bien sûr il y a Sandrine Bonnaire qui après avoir tourné avec Maurice Pialat dans À nos amours, trouvait là un rôle à la mesure de son talent, de sa force et de son intensité. Un rôle qu’on ne peut oublier, parce qu’à chaque mot, à chaque scène, on mesure l’investissement et l’honnêteté d’une comédienne qui, alors qu’elle est encore quasiment débutante, est déjà une grande. Après avoir obtenu avec le film de Maurice Pialat le César du meilleur espoir féminin, Sandrine Bonnaire allait remporter avec cette œuvre forte et originale, le César de la meilleure comédienne. Oeuvre mal aimable, âpre et triste, grand film sans concessions à (re)découvrir en salle ce mois-ci, Sans toit ni loi remporta, lui, un très mérité Lion d’Or à Venise en 1985.


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