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UNE HISTOIRE VRAIE

Alvin Straight, vétéran de 73 ans, vit avec sa fille Rose dans une petite ville de l’Iowa. Lorsqu’il apprend que son frère Lyle a été victime d’une attaque, le vieil homme décide de renouer avec lui, après dix ans de silence. Malgré son état de santé problématique, Alvin est résolu à entreprendre le long voyage qui le sépare de son frère. Privé de permis de conduire à cause de sa mauvaise vue, il va devoir effectuer plusieurs centaines de kilomètres sur sa tondeuse à gazon…

CRITIQUE DU FILM

On part en campagne !

À l’évocation du nom de David Lynch, il est fort probable que la première image qui vous vienne à l’esprit soit celle d’une vision onirique capable d’alimenter aussi bien vos rêves les plus surréalistes que vos pires cauchemars pendant de longues nuits. L’artiste a bâti une œuvre imprégnée d’un imaginaire si prégnant et sensoriel qu’il est devenu difficile d’associer son patronyme à des éléments ou enjeux purement ancrés dans le réel.

C’est pourtant exactement l’exercice auquel s’est frotté le cinéaste à la fin des années 90 en acceptant de mettre en scène Une Histoire vraie. Régulièrement présenté comme une parenthèse mineure au sein de sa filmographie, ce huitième film pâtit d’une réputation ‘’anti-lynchéenne’’ injuste. Car sous sa simplicité narrative et son classicisme apparent, se cache une œuvre d’une douceur trompeuse où la lenteur du récit et la sobriété de la mise en scène révèlent une vision profondément mélancolique du monde et de l’Amérique.

Sur la route, sans détour

À l’origine du projet se trouve Mary Sweeney, collaboratrice de longue date de David Lynch, ayant notamment officié comme monteuse sur la série Twin Peaks et sur Lost Highway. C’est elle qui découvre dans la presse américaine l’étonnant périple d’Alvin Straight, octogénaire ayant traversé 500 miles entre l’Iowa et le Wisconsin à bord d’une simple tondeuse à gazon, afin de se réconcilier avec son frère mourant.

De ce fait divers à la fois cocasse et émouvant, elle tire, en collaboration avec son ami d’enfance John Roach, un scénario résolument anti-spectaculaire, au plus proche des véritables événements. Sans doute a-t-elle déjà en tête au moment de l’écriture, les thématiques susceptibles de séduire David Lynch : la route comme métaphore d’un voyage introspectif, une temporalité dilatée, volontairement lente et étirée, et l’Amérique rurale comme décor à la fois familier et trompe l’œil.

Tourné dans le strict respect chronologique du récit, utilisant la véritable demeure d’Alvin Straight (décédé en 1996) et reprenant scrupuleusement l’itinéraire emprunté par le vieil homme, Une histoire vraie fait de la notion même d’authenticité le moteur de sa fabrication. Non sans malice, Lynch confessera qu’il s’agit là de son film le plus expérimental. Et voir le réalisateur d’Eraserhead abandonner les artifices qui ont fait sa signature pour atteindre l’épure la plus totale, confère effectivement au film une dimension radicale et à part dans sa filmographie. Rappelons que le film se situe tout de même entre les nébuleux Lost Highway et Mulholland Drive !

Fire walk slowly

Tout est d’une limpidité désarmante dans Une histoire vraie, à commencer par son titre originel, The Straight Story, qui perd malheureusement toute sa saveur polysémique lors de son passage dans la langue de Molière. Le choix de ce titre renvoie évidemment au nom du protagoniste et au caractère véridique de l’histoire, mais annonce également la littéralité même du récit dont l’enjeu principal est de partir d’un point A pour se rendre à un point B. À partir de là, une question légitime s’impose : Lynch est-il parvenu à faire sienne cette commande pour laquelle il n’a pas participé à l’écriture et pensée par Disney, qui produit le film, comme un film familial ? 

La réponse se niche précisément dans la mise en scène, laquelle révèle en filigrane bon nombre des obsessions de son auteur. En épousant le rythme de son personnage, Lynch prolonge de manière inédite son travail sur la perception du temps qui passe. Le périple d’Alvin Straight n’est pas seulement un déplacement géographique, mais une expérience de dilatation temporelle où chaque minute semble peser et s’étirer. Ici, la lenteur n’est pas seulement contemplative. Les longs travellings sur les routes infinies du Midwest, les plans qui s’attardent sur les paysages ou sur les gestes les plus anodins installent une temporalité à rebours de toute urgence narrative. Lynch impose ainsi au spectateur une cadence à mille lieues des standards hollywoodiens.

une histoire vraie

Cette retenue formelle laisse évidemment une place considérable au jeu de Richard Farnsworth. Lynch filme le visage de l’acteur comme un paysage à part entière, multipliant les plans rapprochés sur son regard, souvent perdu dans l’horizon, chargé de souvenirs et de non-dits. La sobriété de son interprétation, presque ascétique, participe pour beaucoup à la profondeur intimiste du long-métrage, d’autant plus lorsque l’on sait que le comédien se savait condamné par la maladie au moment du tournage.  Cette conscience de fin imminente imprègne tout le film, comme si chaque plan portait en lui la trace d’un adieu. Lynch, cinéaste des identités fissurées, trouve ici une forme d’humanité nue, débarrassée une nouvelle fois de tout artifice superflu.

Enfin, Une histoire vraie s’inscrit pleinement dans le regard singulier que Lynch porte depuis toujours sur l’Amérique, et plus précisément sur son versant rural. Après avoir levé le voile sur l’envers des banlieues pavillonnaires américaines dans Blue Velvet, le réalisateur explore un territoire peu représenté, composé de figures singulières et de rencontres fugaces. Chaque personnage croisé par Alvin — une adolescente enceinte en fuite, un ancien militaire veuf, un prêtre… — incarne une facette de l’Amérique profonde. Sans jamais basculer dans l’étrangeté inquiétante, certains d’entre eux semblent tout droit sortis de Twin Peaks, comme si le vernis de normalité pouvait à tout moment craqueler. Lynch observe ces existences avec une bienveillance teintée de mélancolie, où la solitude et le besoin de lien affleurent comme rarement dans son cinéma.

Avec Une histoire vraie, David Lynch prouvait à quel point son cinéma était plus que jamais tourné vers ses semblables. Artisan au sein d’un projet dont il n’était pas à l’initiative, son regard s’y faisait plus direct qu’à l’accoutumé, totalement au service de l’émotion, prouvant que le réel, lorsqu’il est filmé avec suffisamment d’attention, peut se révéler tout aussi vertigineux que les songes les plus obscurs.


On part en campagne !

(Cycle de films sur la ruralité)