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ERASERHEAD

Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d’un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s’enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité.

Critique du film

Aborder le cinéma de David Lynch aujourd’hui, c’est se heurter à une multitude d’analyses et de théories qui cherchent à creuser l’inconscient qui hante ses films, les retournant et les fouillant jusqu’à la moelle à la recherche de la moindre clé de lecture. Il y a pourtant ce caractère insaisissable, comme un épais brouillard qui contient en lui des mystères insolvables. Eraserhead demeure sans doute son film le plus impénétrable, dont la radicalité en laissera plus d’un sur le carreau. Sorti en 1978, le premier long-métrage de Lynch est impossible à raconter tant il lorgne vers le cinéma expérimental, faisant rejaillir la fibre plasticienne de son auteur. 

Eraserhead n’a rien de plaisant ni d’agréable et ressemble à ces cauchemars fiévreux qui hantent la nuit, troublants et vaporeux. Il fait partie de ces films que l’on qualifie volontiers d’OVNI cinématographique, terme galvaudé qui désigne tout ce qui sort de la norme, et sans doute cette fois à juste titre. Eraserhead est davantage un film des sens qu’un film de la raison, qui troque un récit linéaire pour une expérience viscérale et confuse. 

Le bruit et la fureur 

Lynch piège ses personnages dans une boucle temporelle qui se répète à l’infini. Henry Spencer, l’air hagard, subit le monde qui l’entoure avec une passivité déroutante. Unique référent pour les spectateur.ice.s, Henry est témoin d’une réalité kafkaïenne où se déroulent des situations insensées, sous ses yeux ahuris, grands ouverts. Ainsi, lors d’un repas chez sa belle famille, mère et fille convulsent sans raison, le poulet frétille et la lumière vacille dans un coin de la pièce. Le malaise provient alors de cette dichotomie de la réalité, où Henry semble étranger à la société et à la normalité qui l’entoure. Comme dans un rêve, il parait impuissant, soumis à son environnement, comme incapable d’agir avec lui.

Eraserhead est contaminé par la peur, jusque dans son cœur, et transmet les angoisses qu’il contient à ses spectateur.ice.s. Dérangeant, oppressant, voire même étouffant, le film fabrique un monde désaffecté, au milieu de ruines industrielles, amplifié par un noir et blanc sinistre qui accentue l’obscurité. Le film est malade, comme asphyxié par ses névroses, et se transforme en une épreuve physique. Assourdissante, la composition sonore d’Alan Splet (qui collaborera ensuite sur Blue Velvet) fait résonner un bruit sourd, mélangé à des bruits industriels tout au long du film, caractérisant toute l’aliénation mentale de son personnage, prisonnier de son morne quotidien. 

Les silences sont rares, les personnages mutiques ne parviennent à s’exprimer que par des pleurs et des cris, auxquels viennent s’ajouter les hurlements incessants d’un bébé monstrueux. La caméra emprisonne les visages dans son cadre et ne laisse aucun échappatoire. Comme souvent chez Lynch, l’espoir est funèbre et se matérialise ici sous la forme d’une scène de music-hall dans un radiateur : “in heaven, everything is fine” chante la jeune femme au visage difforme, comme si la mort constituait le seul dénouement heureux à son histoire. 

Peur de la paternité, peur des autres, peur de la sexualité et de soi. Eraserhead sondent les traumatismes inconscients de l’esprit humain, qu’il modèle comme de la matière. Le film se construit autour d’une synesthésie, jouant aussi bien de l’ouïe (le film est bruyant) que de l’odorat, duquel on perçoit une odeur de soufre, et du toucher. Les corps sont déformés, visqueux et dégoûtants, traduisant une phobie du corps et de ses sécrétions, liée à une sexualité morbide. L’enfant monstre, qui suinte, hurle et se tord, incarne l’angoisse de la parentalité, voire d’une progéniture qui annihilerait l’individualité du père, comme le sous-entendrait une traduction littérale du titre du film. 

Lynch offre avec Eraserhead une expérience anxiogène et sensorielle de la condition humaine. Un cauchemar d’une noirceur sans pareil, dont l’étrangeté imprégnera durablement le cinéma fantastique, confirmant définitivement le statut de Lynch comme l’un des piliers du cinéma contemporain. 


Disponible en DVD/BR chez Potemkine avec une multitude de bonus


Disponible sur Netflix 


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