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STRANGER THAN PARADISE

Willie, jeune branché new-yorkais, reçoit la visite inopinée d’Eva, sa jolie cousine de 16 ans, en provenance directe de Hongrie. En attendant de rendre visite à sa tante à Cleveland, la jeune fille prend ses quartiers chez Willie et son copain Eddie. Rongée par l’ennui qui suinte d’un New York pluvieux ou enneigé, la petite bande met les voiles direction Cleveland, puis la Floride.

Critique du film

Lorsque l’avion qui transporte Eva de la Hongrie jusqu’aux États-Unis atterrit, elle reste un moment à contempler le ciel et les avions qui décollent. Non seulement ce regard, et ce plan, se révèlent prémonitoires de la fin du film, mais ils traduisent à eux seuls le propos poétique de Stranger Than Paradise : un film sur l’errance, sur ce qui lie et délie les individus entre eux, et sur l’Amérique.

Regarder les avions voler alors que l’on vient de se poser, c’est déjà savoir que l’on devra reprendre les airs, que la terre que l’on foule ne sera jamais un véritable foyer. Cette inhospitalité se retrouve dans l’accueil que Willie réserve à Eva, sa cousine. Il ne manifeste aucune joie lorsqu’il l’héberge dans son appartement new-yorkais légèrement vétuste, presque dépourvu de toute vie. Si Willie renie ainsi sa cousine, c’est aussi parce qu’il rejette son héritage hongrois. Né Bela, il s’est choisi un prénom américain et refuse catégoriquement de parler sa langue natale. Ce déni d’une part de son identité est censé lui permettre de mieux se fondre dans la foule.

Mais quelle foule ? Jarmusch filme un pays presque entièrement désert. Lorsque Eva débarque dans les rues de la Big Apple, aucune âme ne semble errer. Il y a si peu de vie qu’elle dynamise elle-même l’espace avec son walkman disproportionné, diffusant en boucle sa chanson préférée. Chez Willie, elle ne reçoit aucune marque d’affection : il poursuit son existence comme si elle n’était pas là, jusqu’au moment où elle se montre suffisamment « cool » en volant des produits alimentaires, notamment des cigarettes Chesterfield. Elle ne sera cependant pas assez cool pour l’accompagner aux courses de chevaux. On comprend alors que Willie ne travaille pas et gagne sa vie en jouant au poker ou en pariant. Cette mise à l’écart chagrine Eddie, son ami, personnage bien plus jovial que l’antipathique Willie. On ne saura jamais vraiment s’il se montre plus accueillant avec Eva par désir de séduction ou par simple bienveillance.

Captifs d’une monotonie sans perspective réjouissante, les personnages de Stranger Than Paradise incarnent la critique du rêve américain portée par Jarmusch. En pleine guerre froide, le cinéaste donne parfois l’impression d’avoir filmé certaines scènes en Russie tant les lieux, par leur délabrement et leur absence de vie, évoquent l’image austère associée à l’URSS et, plus largement, aux pays du bloc communiste, dont la Hongrie a fait partie. L’Oncle Sam n’a rien de glorieux à offrir à ce trio. Dans le deuxième segment du film, à Cleveland, Eva trouve un emploi mais avoue s’y ennuyer à mourir. Plus tôt, à New York, Willie et Eddie croisent un ouvrier et compatissent immédiatement avec sa condition. Le message est limpide : le travail est devenu une corvée, et il vaut mieux jouer aux cartes ou parier sur les chevaux pour gagner sa croûte. Cette soumission des existences à une logique de hasard renforce leur sentiment d’aliénation.

Ce sentiment d’étrangeté à soi-même finit par contaminer la Floride, que Jarmusch dépouille de son imaginaire de carte postale pour ne filmer qu’un hôtel qui ne paie pas de mine et une plage à la fois enlaidie et sublimée par un noir et blanc magistralement morne. C’est sur ce prétendu paradis sur terre, théâtre de vacances idéalisées et fantasmées, devenu étranger à sa propre iconographie, que se scelle le destin du trio, et avec lui celui du deuxième long-métrage — déjà magnifique — de Jim Jarmusch. Le cinéaste y théorise un cinéma fondé sur la variation et la segmentation (à l’instar de son œuvre ultérieure) pour faire émerger, par fragments, un tout cohérent.


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Actuellement en salle : Father mother sister brother