PETIT PAYSAN
Critique du film
On part en campagne !
Hubert Charuel, fils d’un couple d’agriculteurs, a réalisé trois courts-métrages avant de signer Petit paysan en 2017. Outre l’héritage familial, il a lui-même travaillé dans l’élevage laitier avant de se tourner vers le cinéma. Cette connaissance empirique d’un milieu dont on mesure rarement les contraintes, les solitudes et les angoisses irrigue profondément son premier long-métrage, qui s’impose d’emblée comme un récit haletant et singulier.
S’ouvrant sur une scène onirique et inquiétante, Petit paysan suit les affres d’un éleveur bovin confronté à l’apparition d’une épidémie animale au sein de son troupeau. Si Charuel évoquait à l’époque l’influence de la crise de la vache folle — l’encéphalopathie spongiforme bovine —, difficile aujourd’hui de ne pas voir dans le film une résonance accrue avec l’actualité récente, marquée par de nouvelles crises sanitaires touchant les animaux d’élevage. Le film gagne ainsi une force supplémentaire, presque prophétique, dans sa manière d’exprimer la détresse des paysans face à la destruction annoncée de ce qui constitue à la fois leur outil de travail et leur raison de vivre.
Original tant par son sujet que par son traitement, Petit paysan évoque avec sobriété et intelligence le drame de celles et ceux qui voient leurs troupeaux décimés, mais aussi la violence des décisions administratives et le sentiment d’abandon qu’elles génèrent. Le film rend sensible l’indifférence apparente entourant le sort de ces hommes et femmes pour qui le métier relève moins d’une profession que d’un sacerdoce.

L’originalité de Petit paysan tient précisément à ce décalage de ton. Le film adopte un regard profondément réaliste, attentif aux détails du quotidien — la solitude, l’enfermement dans un travail parfois aliénant, la question de l’amour chez les paysans célibataires, les contraintes vétérinaires et administratives — tout en osant passer par les codes du film de genre. Le récit se mue progressivement en thriller, nourri de suspense, de paranoïa et de dérives, sans jamais perdre de vue son ancrage humain. Drame social et thriller rural se rejoignent alors pour raconter des personnages animés par un amour profond de leur métier, mais confrontés à une fatalité qui les pousse à des décisions qu’ils n’auraient jamais envisagées.
Pierre, interprété par un Swann Arlaud tout en intériorité et en retenue, voit sa vie basculer avec l’apparition de la maladie. Sa solitude se trouve amplifiée par la peur, le secret et l’impossibilité de faire confiance. L’angoisse de perdre son troupeau se double d’une révolte sourde face à des mesures sanitaires vécues comme brutales et déshumanisées. Cette colère s’incarne notamment à travers Jamy, agriculteur belge joué par Bouli Lanners, dont le troupeau a été abattu et qui attend encore des indemnisations promises mais jamais versées. Quant à la sœur de Pierre, vétérinaire incarnée par Sara Giraudeau, elle se heurte à une contradiction douloureuse entre son rôle institutionnel et son lien familial.

On aurait pu craindre que l’usage des codes du film noir amoindrisse la portée du propos. Il n’en est rien. Comme de nombreux romans noirs avant lui, Petit paysan porte un regard social acéré et une volonté de bousculer l’ordre établi. Déjà très juste dans ses scènes intimes — les moments partagés avec les parents, une relation amoureuse qui se délite, cette phrase faussement anodine : « ça ne me dérange pas que tu sois paysan » — le film gagne encore en puissance à travers sa mise en scène : le travelling dans la salle de traite, chargé de tension, les errances nocturnes, les escapades vers la Belgique, autant de tentatives de fuite, de résolution ou d’oubli, toujours vouées à l’échec.
Réalisé avec rigueur mais sans ostentation, superbement interprété, Petit paysan est un film à la fois touchant et profond, capable de dire l’essentiel sans jamais verser dans le démonstratif. Un portrait rare et sensible du monde agricole, et sans doute l’un des plus beaux films français de ces dernières années.
On part en campagne !
(Cycle de films sur la ruralité)






