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LUCK

Chester « Ace » Bernstein sort de prison et souhaite se venger de ceux qui l’ont trahi. Son chauffeur, Gus Demetriou dit « le Grec », devient propriétaire d’un cheval prometteur dont l’entraineur Turo Escalante n’apprécie guère la vente. De vente, il n’en est pas question chez Walter Smith, farouchement décidé à garder son nouveau poulain pour soulager le fait d’avoir condamné son ancien cheval. Marcus, Lonnie, Jerry et Renzo achètent aussi une monture après avoir touché le pactole lors d’une série de courses hippiques. Trois jockeys, Rosie, Leon et Ronnie, s’aiment et se déchirent pour pouvoir monter les meilleurs chevaux de l’hippodrome. Ils seront départagés par Joey, agent bègue solitaire et mal dans sa peau. Tout ce petit monde est au centre de Luck, portrait provocateur du monde des courses hippiques où les débordements ne sont jamais loin.

[Prologue : l’auteur de ce texte ne soutient en aucun cas les différents agissements qui ont pu blesser ou tuer des animaux durant le tournage de la série qui sera chroniquée. La déception, déclarée plus bas, de l’absence d’une seconde saison ne doit pas supplanter les accidents survenus durant la production des neuf épisodes de Luck.]

CRITIQUE DE LA SÉRIE

Game of Thrones, Ballers, Six Feet Under, Entourage… Connaît-on plus HBO pour la qualité de leurs séries ou celle de leurs génériques foisonnants ? Tour à tour programmatiques, révélateurs de systèmes ou syntagmes descriptifs, les ouvertures de leurs programmes se distinguent parmi la masse d’épisodes diffusés à la télévision américaine. La série dont il est question aujourd’hui, Luck, ne déroge pas à la règle, si ce n’est une chose. Son générique est un kaléidoscope opaque dont les rimes de montage dissocient les arcs narratifs cryptiques des protagonistes, des thématiques fondamentales qui les traversent tous.

LES ILLUSIONNISTES

Luck, créé par David Milch et produit par Michael Mann, commence de la manière la plus « Mannienne » possible : un plan large sur une ville vue en plongée, la nuit. Un motif récurrent chez le cinéaste, dont l’image la plus connue reste celle de Robert De Niro et Amy Brenneman au-dessus de Los Angeles dans Heat. Alexis Roux le disait brièvement dans sa carte blanche : la ville selon Michael Mann est autant un décor paradisiaque qu’elle est une ville-prison dont l’échappatoire est impossible. Idée presque identique lorsqu’au tout début de la série, si ce n’est qu’il est impossible de déterminer dans quelle ville nous sommes : Dustin Hoffman sortant de prison lance un simple regard vers l’extérieur, mais le contre-champ qui suit son regard ne montre qu’une vision surexposée d’un parking, derrière des barreaux.

Ce motif de ville se retrouve à la fin de chaque épisode, à l’exception du pilote et du final : le reflet d’une fenêtre vient s’apposer sur le corps d’un Hoffman (Ace Bernstein) vieillissant, prêt à mourir pour se venger de ceux qui l’ont envoyé plusieurs années en prison. À l’inverse de Heat, dont les axes routiers longitudinaux de Los Angeles tendent toujours vers un horizon prédéfini, l’espace urbain dans le cas présent n’est qu’une geôle de verre dont on ne sait finalement pas grand-chose, mais qui reste ancrée dans l’ADN de Bernstein.

Le reste du générique constitue notamment une succession de plans dont le dénominateur commun reste une pièce de monnaie tournoyante où vient se coller le titre de la série (voir l’image ci-dessous), renvoyant à des vignettes fragmentées de personnages, lieux de rencontres ou chevaux en action qui se perdent dans un déferlement de couleurs abstraites. Cette pièce tournoyante est la valeur vectrice de toute la série, au-delà même de la ville qui s’efface : l’argent est Roi dans le monde des courses hippiques, et la monnaie jette un voile d’illusions sur les destins de tout un chacun. Qu’ils soient jockeys, propriétaires, agents, entraineurs ou parieurs, la valeur monétaire devient leur seule raison de vivre et ce qui les mènera à leur perte. Les nappes hypnotiques du morceau Splitting the Atom de Massive Attack renforcent l’idée d’une apesanteur globale quoique artificielle, où le tout baigne dans une succession de couleurs étranges soulevant un vertige inquiétant.

LE CHEVAL, C’EST TROP GÉNIAL

Par ces deux données, Luck est peut-être le plus grand paradoxe de Michael Mann. Il y a une quête d’obsession, de désir : tous les personnages de ce récit choral sont des control freaks très méfiants en quête de pouvoir et de relative reconnaissance. Un désir farouche qui aveugle les trajectoires et les dépossède de leurs moyens : tous joueront avec le feu à un moment ou à un autre, loin de la cavalerie en constant mouvement. Leur seul confort se trouve au moyen de leurs véhicules : les chevaux remplacent immédiatement les quelques voitures, la relation fusionnelle devient psychique et organique. Il existe des moments hors du temps, où flottent sans raison des instants de grâce (la chevauchée fantastique – vous l’avez ? – au ralenti d’un cheval le temps d’une course qui éblouit les spectateurs) mais qui sont sans cesse rattrapés par la réalité financière d’un hippodrome en perdition économique.

De fait, Michael Mann semble alors dépossédé de sa panoplie formelle habituelle : si le numérique apparait toujours aussi vibrant et âpre, collant à la terre battue de l’hippodrome, le retour à la Terre ne se fait que plus parcellaire, éloigné des aspects géo-poétiques (rapport dénué de toute considération symbolique et culturelle, seulement consacré à l’énergie qu’entretient l’actant avec l’asphalte) qui ont pourtant traversé l’entièreté de son cinéma. Tout devient plus symbolique, cryptique, parfois noyé par les circonvolutions narratives d’un David Milch omniprésent qui étire à l’extrême ses arcs narratifs pour justement les laisser flotter dans l’air.

Pourtant, dans cette narration nouée et complexe, ce qui en ressort est justement ce qui permet de relever l’émotion : au fond, Luck est avant tout l’histoire d’une amitié face aux débordements. Celle qui relie Ace à Gus, interprétés magistralement par Dustin Hoffman et feu Dennis Farina, face à leurs ennemis. Celle qui relie les quatre compères décidés à acheter un cheval malgré les frustrations individuelles. Celle que cherche Joey malgré son manque de confiance. La thématique du miroir n’existe pas vraiment ici mais celle du double se renforce, les personnages sont tous extraits d’une même chair, ils se comprennent sans se parler et se soutiennent viscéralement. Face à l’addiction, aux maladies et aux déboires professionnels, tous se relèvent grâce à l’appui d’autrui et à leur passion commune, dénuée de toute valeur monétaire : le cheval.

C’est cette tension naissante de l’appât du gain et de la passion qui prend aux tripes qui relève la complémentarité entre la donnée importante de tout système « mannien » (la fraternité et le respect) et de celui de Milch déjà aperçu dans Deadwood (l’argent et le facteur X individualiste).

Mais finalement, pourquoi n’y a-t-il eu qu’une seule saison ? Pourquoi s’entêter à écrire sur une série qui a disparu des radars il y a bientôt dix ans ? Plusieurs raisons à cela. La première est que la série n’a pas pu arriver à son terme à cause de décès de trois montures lors du tournage et de vives tensions entre Milch et Mann (ce dernier aurait même été menacé avec une batte de base-ball lors de la production de la série). Un incident évidemment tragique qui condamne les petits cliffhangers qui parsèment le season finale réalisé par Mimi Leder.

Le deuxième point est à propos de Michael Mann : la production de son nouveau projet (Tokyo Vice, où figurent notamment Ansel Elgort, Ken Watanabe et Ella Rumpf) étant lancé, il parait important de se plonger dans ce qui fait le sel formel du cinéaste sur un format sériel, éloigné des atours analogiques de ses précédentes productions télévisuelles (Miami Vice notamment). Enfin, et c’est là le plus important : parce que Luck est une série dont le potentiel n’est jamais loin de toucher au chef-d’œuvre, sorte de magnum opus crépusculaire hors-sol où l’Argent Roi est en constante tension avec les atouts organiques de l’enceinte hippique. Sautez le pas et regardez le peu d’épisodes existants. « It’s easy, don’t let it go… Don’t lose it… ».


Disponible sur OCS


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