BONES AND ALL
Maren part à la recherche de sa mère et rencontre Lee, un adolescent à la dérive qui va l’embarquer dans un road trip enflammé sur les routes de l’Amérique profonde. Leur amour naissant sera-t-il suffisamment fort pour résister à leurs démons, leur passé et le regard d’une société qui les considère comme des monstres ?
CRITIQUE DU FILM
On part en campagne !
Cinéaste aussi prolifique qu’éclectique, Luca Guadagnino nous a habitués à tracer sa route en intégrant à ses propositions de cinéma, souvent inédites, des histoires familières (A Bigger Splash et Suspiria étant deux adaptations libres de films préexistants). Au sein de sa filmographie, c’est la campagne qui se retrouve le plus souvent porteuse d’un imaginaire déjà connu, mais observé sous un regard neuf. Ces espaces géographiques, plus ou moins reculés et désertés, deviennent des théâtres où l’excentricité de ses personnages peut pleinement s’exprimer.
Dans A Bigger Splash (2015), les habitants d’une villa haut perchée se laissaient ainsi gagner par une folie hédoniste vouée à décimer leur groupe ; puis, dans Call Me by Your Name (2017), un amour interdit déployait ses ailes au creux des montagnes de Valbondione. Ce n’est plus en Italie mais dans le Midwest américain que Timothée Chalamet retrouve Luca Guadagnino avec le crépusculaire Bones and All.

De l’Indiana au Nebraska, le road trip entrepris par le jeune couple formé par Maren (Taylor Russell) et Lee (Timothée Chalamet) les conduit à traverser des environnements qui font écho à leur propre solitude existentielle. Ces deux cannibales marginaux tracent leur route dans le Midwest, région des États-Unis qui fut à la fois le centre géographique et économique du pays, avant que la désindustrialisation ne provoque un exode massif de sa population. L’économie du nombre de figurants à l’écran, combinée à l’immensité des espaces, renforce ce sentiment de solitude qui habite les personnages.
Le dépeuplement de ces territoires favorise également une certaine discrétion de la violence qu’ils abritent, ainsi que l’impunité qui peut en découler. La communauté de cannibales décrite dans Bones and All n’existe qu’en marge de la société. Ses membres évitent les grandes villes afin de réduire le risque d’être repérés par d’éventuels témoins. Durant une partie du premier acte, Maren se croit seule à éprouver l’envie de croquer le doigt de ses camarades lors de soirées pyjama, jusqu’à sa rencontre avec Sully. Celui-ci est d’ailleurs le seul à oser passer à l’acte dans une zone densément habitée, puisqu’il dévore une grand-mère chez elle, en banlieue.
Le plus souvent, la violence se déploie loin de toute agitation. Près d’une supérette isolée dans l’Illinois, Lee passe à l’acte pour la première fois. Plus tard, dans le Missouri, Maren et Lee rencontrent un duo pour le moins saugrenu. Autour d’un feu, à proximité d’une zone boisée, ils réalisent qu’ils sont peut-être face à des prédateurs capables de se débarrasser d’eux sans difficulté, aucune âme ne rôdant aux alentours. Cette question de l’impunité permise par l’absence de témoins dans les zones rurales des années 1980 atteint son acmé dans l’une des scènes les plus saisissantes du film. Après avoir séduit un jeune forain, Lee engage une relation sexuelle afin de l’isoler et de pouvoir le tuer à l’abri des regards. Le funeste spectacle est alors dissimulé par un champ de tournesols, écran naturel de cette violence invisible.

Avec son premier film sur le sol étasunien, Guadagnino dévoile sa fascination pour la culture des États-Unis sans jamais tomber dans l’excès, privilégiant une forme de sobriété dans l’hommage. Celui-ci s’exprime notamment à travers de nombreux plans de plaines s’étendant à perte de vue, de champs agricoles et de petites bourgades que le cinéma américain n’a cessé d’arpenter au fil de son histoire. L’importance accordée à la topographie s’affirme dès l’ouverture de Bones and All, où défilent de petits tableaux représentant des paysages typiquement américains. La sérénité qu’ils dégagent forme un contrepoint ironique au récit à venir. Maren et Lee seront bien davantage confrontés à l’adversité, au trouble et au doute qu’à une quelconque paix intérieure ou collective.
Cinéaste profondément émotif, Guadagnino filme souvent ses personnages en plans rapprochés ; pourtant, dans la dernière partie du film, au Nebraska, il laisse son couple et leur amour respirer. Réduits à de minuscules points à peine discernables dans l’immensité du paysage, ils semblent alors moins oppressés par le monde et, paradoxalement, enfin capables de se trouver l’un l’autre.
On part en campagne !
(Cycle de films sur la ruralité)






