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FORÊT ROUGE

Au fil des bouleversements que la Z.A.D. de Notre Dame des Landes traverse depuis l’abandon du projet d’aéroport, la forêt se transforme en territoire de lutte. La Z.A.D. devient une terre de métamorphoses où les idéaux des habitant.e.s se confrontent à la répression de l’État.

CRITIQUE DU FILM

Des « indiens » dans les arbres ou des « cow-boys » robocopisés, qui sont les plus irresponsables ? C’est cette question que creuse Forêt rouge, le beau film de Laurie Lassalle qui a suivi, après l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes, la lutte quotidienne menée par un collectif dans la forêt de Rohanne, territoire devenu hautement symbolique.

La joie des zadistes, à l’annonce de l’abandon du projet par Edouard Philippe en janvier 2018, a été proportionnelle à l’énergie déployée pour s’opposer à l’État*. Cependant, le renoncement s’accompagnait d’une menace : il n’était pas question que l’occupation perdure, le droit devait prévaloir. Ce sont les années d’après qu’a suivi Laurie Lassalle aux côtés de celles et ceux qui ont choisi d’occuper la forêt mais surtout de s’en occuper. La vie du collectif s’articule autour de la notion de partage des compétences, cours de philosophie d’un côté, cours de botanique de l’autre, entre observation et action. La forêt a souffert des affrontements récents, il est temps d’en prendre soin.

La situation en marge de la loi fait débat et des courants s’opposent entre qui veut prêter l’oreille au terrain des négociations et qui favorise une position plus radicale. L’enjeu de la zone est devenu trop symbolique pour que l’État abandonne ses prérogatives sans muscler son jeu. Les services de l’ONF auraient toute légitimité à assurer l’avenir de la forêt, mais les occupant·e·s contestent une position trop productiviste à leur goût. L’on comprend surtout, au fil d’un portrait collectif qui ne cache pas sa sympathie, qu’iels sont attaché·es à ce territoire auquel iels espèrent rendre son « désordre charmant », l’expression vient d’un texte lu en ouverture du film, extrait d’un essai de Michela Zucca. La citation est plus qu’opportune tant la situation paraît se figer autour de ce nœud idéologique : ordre versus désordre.

Lorsque les gendarmes et les pelles repointent le bout de leur nez, on s’organise, on proteste, puis on finit par constater, impuissant·es, la rapidité avec laquelle, les pelles de destruction réduisent en poussière des mois d’effort. Le coeur du film est sans doute là, dans cette stupéfiante scène de face à face entre un zadiste indigné et un gendarme impavide. On se demande lequel des deux, le soir venu, trouvera le sommeil le plus facilement. C’est moins la violence d’État qui frappe que la bêtise que lui confère sa force. On se demande si ce gendarme songe alors au Baudelaire révolutionnaire de 1848, qui se demandait dans Mon coeur mis à nu : « De quelle nature était cette ivresse ? Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. »

À peine les chenilles se sont-elles retirées que l’idée de reconstruction revient se cheviller aux corps présents, vivants et plus que jamais déterminés à ne pas lâcher. Tout recommence par une fête, et c’est vraiment l’esprit de John Ford qui imprègne des scènes de musique, de danse et de joie desquelles transpire une irrésistible solidarité, une invraisemblable solidité. Les talons frappent le plancher, les coudes s’enlacent, les accus se rechargent aux sourires complices. Laurie Lassalle semble elle aussi portée par cet élan et le film trouve une densité nouvelle entre lyrisme et intime conviction. On aurait voulu mieux comprendre certains enjeux, notamment comment le collectif parvient à trouver les ressources (outils, matériaux) pour résister et perdurer. Le film se détache volontairement des questions matérielles, non sans filmer avec grâce les mains besogneuses, pour finir sur un ton plus légendaire où hommes, femmes et arbres ne font plus qu’un face à la menace.

Bande-annonce

14 janvier 2026 – De Laurie Lassalle


* Le projet initial remonte à 1963 et, 11 plus tard, les pouvoirs publics créent, une Zone d’Aménagement Différé (ZAD) à vocation aéroportuaire, sans se douter que l’acronyme ainsi créé prendrait date avec l’Histoire.