VIVALDI ET MOI
Au début du XVIIIe siècle, l’Ospedale della Pietà à Venise recueille et forme de jeunes orphelines à la musique. Dissimulées au public, souvent masquées ou derrière une grille, l’orchestre de jeunes filles se produit pour les riches mécènes de l’institution. Cécilia, 20 ans, y excelle en tant que violoniste. Jusqu’au jour où l’arrivée d’un nouveau maître de musique, Antonio Vivaldi, vient bousculer sa vie et celle de l’Ospedale
Critique du film
Damiano Michieletto, célèbre pour ses mises en scène de théâtre et d’opéra, s’inspire, pour son premier long métrage, du roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa. Avec l’appui du compositeur Fabio Massimo Capogrosso, qui imagine des pièces d’inspiration baroque, il reconstitue une période peu documentée de la vie d’Antonio Vivaldi. Pourtant, le Prêtre roux ne demeure ici qu’un écho du récit de Cécilia, jeune prodige au sein de l’orphelinat religieux de l’Ospedale della Pietà, institution où Vivaldi enseigne la musique. Le compositeur développe une fascination pour l’indifférence de la jeune femme face aux flatteries ; celle-ci, conjuguée à son talent pour le violon, permet aux deux personnages de faire émerger un espace d’expression et de liberté dans un contexte dominé par les intérêts de l’aristocratie.
Cécilia, interprétée avec justesse par Tecla Insolia, se distingue par sa force et sa lucidité. Elle ne cède ni à l’admiration ni à la fascination et considère Vivaldi à la fois comme un mentor et comme un allié stratégique dans sa quête d’émancipation. Si une forme de symbiose naît de cette relation platonique, elle met surtout en lumière ce qui les oppose. Vivaldi, bien que modeste, occupe une position plus favorable dans la société vénitienne. Cécilia, abandonnée dès l’enfance, se voit promise à un soldat parti en guerre, sans aucun pouvoir sur son destin. Pourtant, elle ne cesse de lutter pour s’extraire de cette condition, continuer à jouer et échapper au mariage. Son précepteur, à l’inverse, ne s’engage jamais véritablement dans ce combat. Animé par son amour de la musique, il ne revendique pas les moyens nécessaires à sa création. Lorsqu’il s’agit d’utiliser sa position pour venir en aide à Cécilia, il révèle une forme de lâcheté silencieuse.

Cette opposition se déploie dans la mise en scène, notamment à travers un contraste marqué dans la composition des plans : tantôt baignés d’une lumière diaphane aux teintes pâles, évoquant les tableaux de Luigi Bazzani, tantôt traversés par une pénombre dense qui exacerbe les tensions, dans une esthétique proche du Caravage. Cette dualité visuelle trouve un écho dans la partition de Capogrosso, qui orchestre avec finesse un équilibre entre silence et intensité. Si le film traite de musique, il accorde au silence une place essentielle, comme une note à part entière. Celui-ci devient tantôt un espace de respiration, tantôt un vecteur d’intensité dramatique, lorsque l’absence de son se fait plus éloquente que toute composition.
De cette tension entre les deux figures centrales émerge une réflexion politique sur la représentation du génie masculin dans l’histoire de l’art. Le film interroge, en creux, l’esthétisation récurrente des excès associés aux grandes figures masculines, dont la légitimité est rarement remise en question, tout comme les conditions — et les victimes — de leur ascension. À l’inverse, les figures féminines sont souvent reléguées à des représentations réductrices, oscillant entre infantilisation, sexualisation ou effacement.

Vivaldi et moi s’inscrit ainsi dans un geste de rééquilibrage. En déconstruisant la figure du génie, le film rend hommage — ou plutôt “femmage” — à ces femmes oubliées, virtuoses invisibilisées, absentes du panthéon artistique. Il renverse les perspectives en donnant à voir la lutte d’une jeune femme pour exister dans un monde qui s’emploie à la contenir autant qu’à l’effacer. Michieletto parvient à faire de Cécilia une figure singulière sans céder à la caricature du récit d’émancipation. Il en capte la vulnérabilité tout en préservant sa dignité. Là où le cinéma d’époque tend parfois à esthétiser la domination des corps féminins, le film adopte une mise en scène pudique et respectueuse. Cette intention se manifeste dans son dispositif : Cécilia et ses pairs ne sont jamais soumises à un regard intrusif. Dans le cadre quasi huis clos de l’orphelinat, la caméra, à l’image de la musique, accompagne les corps avec discrétion, tout en sachant se retirer lorsque l’intimité l’exige.
Vivaldi et moi s’impose ainsi comme une première œuvre maîtrisée, où la rigueur esthétique se conjugue à une véritable portée politique. Bien au-delà d’un simple récit d’émancipation, le film compose une fresque musicale élégante et habitée, qui, par sa justesse, ouvre la voie à une reconfiguration des représentations féminines dans le cinéma historique.
Bande-annonce
29 avril 2026 – De Damiano Michieletto






