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SANDBAG DAM

Dans un village croate menacé par une crue, Marko, jeune athlète au destin tracé, vit sous l’autorité pesante de son père. Il cache un trouble intérieur qu’il ne peut nommer, jusqu’au retour de Slaven, son ancien amour d’adolescence, revenu pour l’enterrement de son père. Leur rencontre ravive un désir enfoui, que les années n’ont pas éteint. Tandis que le village empile des sacs de sable pour contenir les eaux, Marko tente lui aussi de contenir ses sentiments.

Critique du film

Le théâtre de la violence du monde installe ses décors dans un village croate, où se joue l’histoire de Marko et Slaven. Leur amour, impossible à contenir, affleure comme les crues menaçantes du fleuve qui traverse le paysage : une montée silencieuse mais inévitable, appelée à rompre les digues d’un ordre social fondé sur un conservatisme brutal.

Si le personnage de Marko (Lav Novosel) se présente d’abord comme une figure de virilité qui embrasse en tous points les codes de la masculinité hégémonique — par sa force physique, son dévouement au sein du collectif, sa popularité et son intégration —, le film s’emploie très tôt à fissurer cette apparence. C’est d’abord par le son que se révèle une forme de vulnérabilité sous-jacente : quelques notes, récurrentes, confondues avec le paysage sonore rural, agissent comme un leitmotiv discret. Elles suggèrent la menace qu’implique un sentiment réprimé, qui circule sous la surface des choses.

La présence du petit frère de Marko introduit une rupture sensible. Par sa douceur, sa naïveté, il contraste avec la brutalité du monde environnant et devient un espace de refuge. À son contact, la rigueur de Marko se relâche, laissant apparaître une fragilité que son environnement social l’oblige à contenir. Le personnage d’Edi (Pan Jelić) permet également d’interroger la différence de traitement, à l’échelle familiale et sociétale, entre une différence perçue comme innée — et donc tolérée — et une autre considérée comme choisie, et dès lors condamnée. Il permet ainsi une étude de la cellule familiale traditionnelle, en révélant sa dimension la plus dysfonctionnelle et la manière dont elle reflète un système inégal à l’échelle sociétale.

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Au cœur de ce village traversé par le fleuve, la progression de la menace aquatique accompagne celle des sentiments. À mesure que l’eau monte, la musique s’intensifie, occupant un espace croissant dans l’expérience du film, comme pour traduire l’irrépressible montée intérieure de Marko. Face à un système qui rejette son existence véritable, qui cherche à le posséder, à le normaliser et à l’enfermer, il tente de maintenir un équilibre qui semblait fonctionner jusqu’alors. Les crues du fleuve, impossibles à contenir, prolongent ainsi une analogie évidente : celle d’un désir qui ne peut être indéfiniment réprimé.

Cette tension trouve un écho particulièrement fort dans la présence récurrente des lapins. Leur omniprésence éclaire la violence du monde dans lequel évoluent les personnages. Beaucoup d’échanges, notamment entre hommes, sont marqués par une brutalité presque animale. En contrepoint, le lapin incarne la vulnérabilité, la peur, la fragilité d’un être menacé, mais aussi nerveux, imprévisible et fébrile. Comme le souligne Edi, un lapin sauvage privé de liberté meurt, et c’est à de nombreuses reprises que Marko fait face à l’écueil d’une existence que l’enfermement condamne.

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La mise en scène elle-même prolonge cette tension. La caméra, rapprochée, instable, tremblante — non sans rappeler celle des frères Dardenne — installe une inquiétude constante et participe à cette sensation de fébrilité. Elle capte, par sa proximité, les corps dans leur incapacité à se dire autrement que par des gestes, évoquant un état de vigilance permanent, proche de celui de l’animal traqué.

C’est dans ce contexte que la relation entre Marko et Slaven trouve sa singularité. Privés de la possibilité d’exprimer librement leurs sentiments, ils inventent une autre forme de langage. Leur relation se construit dans des moments de douceur, de candeur presque enfantine et de sollicitude mutuelle. Pourtant, cet espace ne les isole ni de la violence extérieure ni de la violence intérieure. Leur relation n’échappe pas aux exigences d’un monde régi par la brutalité physique et morale.

Ainsi, Sandbag Dam articule avec finesse ses motifs pour donner forme à la tension d’un monde qui cherche à contenir ce qui, par nature, déborde. Dans cet espace sous pression, l’identité ne s’exprime qu’au prix d’une lutte constante, comme l’eau qui persiste à s’infiltrer malgré les digues.

Bande-annonce


Music & Cinema (Marseille 2026)