BOUCHRA
Critique du film
Présenté en compétition au festival Premiers Plans d’Angers 2026 et déjà récompensé à La Roche-sur-Yon en octobre dernier, Bouchra constitue une proposition audacieuse et sincère dans le paysage du cinéma d’auteur contemporain. Co-écrit et réalisé par Orian Barki et Meriem Bennani, le film aborde sans concession le tabou de l’homosexualité féminine dans un contexte social et culturel marqué par des injonctions conservatrices fortes. Le cœur du récit est une relation mère-fille bouleversée par le secret, le désir et les pressions sociales — un thème universel porté ici par une écriture qui n’a pas peur de prendre des risques narratifs et symboliques.
Ce qui séduit dans Bouchra, c’est la force du propos : comment ouvrir son cœur et sa vérité quand les normes familiales et sociétales enferment encore les femmes dans la « pudeur » et les rôles contraints ? Comment affronter la peur du rejet, le regard des autres, l’idée qu’un amour entre femmes puisse être moins légitime ? Le film ne se contente pas d’aligner ces questions, il les explore en creusant les non-dits derrière les émotions, les silences et les tensions du quotidien.

Malgré ces ambitions louables et une sincérité évidente dans la démarche des autrices, certains choix formels interrogent. L’un des traits les plus singuliers du film réside dans l’incarnation de ses personnages par des animaux anthropomorphes, un parti pris visuel qui aurait pu ouvrir une lecture poétique du conte social. On croit au départ à une fable métaphorique où Bouchra, figure centrale, deviendrait alors l’expression d’un désir hors de la norme conservatrice, d’une urgence à se révéler. Mais cette audace graphique se heurte à l’exécution de certaines scènes, où des comportements et des scènes sensuelles traités avec un réalisme humain créent un effet de distance ou de malaise, qui pourront fragmenter l’identification des spectateurices. Pourquoi choisir des animaux si c’est pour qu’ils se comportent exactement comme des humain·e·s ? Cette tension entre anthropomorphisme et réalisme narratif finit parfois par desservir l’émotion.
Pour autant, Bouchra n’en reste pas moins un film dont la créativité saute aux yeux, mêlant les influences des deux co-réalisatrices. La mise en scène jongle avec audace entre fable et réalisme, et les choix esthétiques (couleurs, textures, cadres) manifestent une inventivité qui mérite d’être saluée, même si leur effet n’est pas toujours convaincant à l’écran. Bouchra est un film courageux, qui ose la forme pour dire l’indicible. S’il ne trouve pas toujours l’accord parfait entre son esthétique singulière et l’émotion qu’il vise, il offre une démarche cinématographique stimulante et profondément humaine.






