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PERLA

Vienne, au début des années 1980. Artiste indépendante et mère célibataire, Perla s’est construit une nouvelle vie avec Josef, son mari autrichien, et Júlia, sa fille. Mais le jour où Andrej, le père de Júlia, sort de prison et tente de reprendre contact, le passé ressurgit. Poussée à retourner en Tchécoslovaquie communiste qu’elle avait quittée, Perla entreprend un dangereux voyage, quitte à mettre en péril son avenir et celui de sa fille.

CRITIQUE DU FILM

Alexandra Makarova signe, avec Perla, un portrait incandescent, presque fiévreux, d’une femme en lutte avec elle-même autant qu’avec l’Histoire. Le film, ancré dans la Mitteleuropa communiste de la fin du XXᵉ siècle, investit un contexte politique oppressif pour en dégager le récit d’une expérience intime, où chaque choix de mise en scène semble sonder les fractures d’un être.

Perla, émigrée slovaque installée à Vienne, artiste peintre extravagante et mère célibataire, incarne une figure paradoxale : à la fois fantasque et ombrageuse, farouchement indépendante mais hantée par un passé qui la contraint. Le titre, loin d’être anodin, désigne moins un personnage qu’un univers intérieur. Perla est le nom d’un monde, d’une subjectivité traversée de remous, de culpabilité et de contradictions. Le film se présente ainsi comme une plongée dans une conscience troublée, où le récit biographique se confond, de manière instable, avec une dimension plus diffuse.

Cette instabilité se traduit d’abord par une esthétique visuelle et sonore particulièrement marquée. Loin de l’austérité attendue d’un tel contexte, le film adopte une palette chromatique pop, saturée, résolument ancrée dans les années 1980. Le travail d’étalonnage, vif et contrasté, confère aux images une richesse presque artificielle. Cette stylisation reflète la facette créatrice et insoumise de Perla, tout en instaurant un contraste saisissant avec la gravité du récit.

Perla

La mise en scène s’appuie également sur un format d’image resserré, contraint par des surcadrages (miroirs, embrasures de portes, fenêtres) qui fragmentent l’espace et enferment le personnage dans une série de cadres secondaires. Ce dispositif matérialise l’étouffement qui pèse sur Perla : son passé agit comme une menace latente, une malédiction qu’elle tente de laisser derrière elle. Chaque plan redouble ainsi l’idée d’une vie entravée, où la liberté semble reléguée hors-champ.

Le montage privilégie quant à lui les ellipses franches et les ruptures de ton. Les transitions abruptes instaurent un contraste dramatique puissant, conférant au film une intensité constante. La progression fragmentée du récit fait écho à son origine : Perla s’inspire de l’histoire familiale de la réalisatrice, en particulier de celle de sa grand-mère. Le film s’inscrit ainsi dans une logique de transmission imparfaite, faite de non-dits, de mensonges et d’oublis propres aux récits transmis de génération en génération. Les tableaux du personnage principal sont réalisés par la mère d’Alexandra Makarova, elle-même artiste peintre, prolongeant cette mise en abyme et brouillant davantage la frontière entre fiction et héritage.

Perla film

La bande sonore participe pleinement à cette immersion dans la psyché du personnage. La musique, dense et polymorphe, puise dans des influences variées, du folklore tchécoslovaque aux techniques de percussion vocale indiennes. Elle agit comme une extension de l’intériorité de Perla, traduisant ses tensions, ses angoisses et ses élans. Perla aborde avec créativité des thématiques lourdes — traumatisme, culpabilité, transmission — mais s’attache avant tout à la trajectoire d’une femme qui tente de se définir malgré les forces qui la contraignent. Sa volonté d’émancipation se heurte aux fantômes d’un passé douloureux qui entravent sa reconstruction.

Alexandra Makarova décrit avec acuité une société où la violence ne se manifeste pas uniquement de manière spectaculaire, mais s’insinue dans les rapports humains. La domination se rejoue dans les relations entre hommes et femmes, dans une mise en scène quotidienne de la soumission enracinée dans les structures sociales et politiques. Face à cet étouffement, Perla tente de faire dialoguer résistance et traumatisme. Le film dépasse ainsi le récit individuel pour interroger la possibilité même de l’émancipation dans un monde saturé de contraintes.

Œuvre dense, parfois déroutante, Perla mobilise un arsenal de dispositifs cinématographiques si riche qu’il en devient presque écrasant. Mais cette profusion participe pleinement de son projet : donner à voir les fractures d’une femme et, en creux, celles d’une époque. Le film esquisse ainsi le portrait d’un combat intérieur, celui d’une tentative de rupture avec un héritage douloureux, dans un monde qui semble, sans cesse, en empêcher l’issue.

Bande-annonce

30 juillet 2025 – D’Alexandra Makarová


Music & Cinema Marseille 2026