NUESTRA TIERRA
Argentine, 2009. Trois hommes blancs tentent d’expulser les membres de la communauté autochtone Chuschagasta, revendiquant la propriété des terres. Armés, ils tuent le chef de la communauté, Javier Chocobar. Le meurtre est filmé, et en 2018, après neuf ans d’impunité et des siècles d’histoire coloniale, le procès s’ouvre.
Critique du film
Nuestra Tierra est tout à la fois un film de procès, un manifeste décolonial et le portrait de la communauté indigène Chuschagasta qui vit dans la Province de Tucumán au nord-ouest de l’Argentine. Ce projet, initié bien avant Zama, son précédent long-métrage, aura occupé, de manière discontinue, près de 15 ans de la vie de Lucrecia Martel. Un temps nécessaire pour d’une part gagner la confiance de la communauté et d’autre part déplier, à l’aune d’un procès exceptionnel, une longue histoire d’effacement et de dépossession.
Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb découvrait les Amériques. C’est aujourd’hui un jour férié en Argentine. Déclaré « jour de la diversité », on y célèbre les traditions indigènes. Ironie mordante de l’Histoire, c’est le 12 octobre 2009 que Javier Chocobar fut assassiné devant les siens. Ce jour là, trois hommes viennent faire valoir leur titre de propriété et leur droit d’exploiter une carrière de minerais. Ils sont blancs et armés. Face à eux, les Chuschagasta n’ont que leurs corps à opposer, des bâtons et des pierres pour seule défense. La scène a été filmée par un des fauteurs de trouble et les images chaotiques, sans doute produite par souci de protection, se sont retournées contre lui. La réalisatrice a pu se procurer cette archive qui rejoint dans son récit une grande diversité de régimes d’image. De ce corpus, émerge un dénominateur commun : l’inévitable partialité de toute mise en scène. Ainsi, la justice organise des reconstitutions de la scène du drame, un même tableau vu sous les angles différents des protagonistes. Chacun rend sa vérité en ordonnant la circulation et la position des corps dans le décor. Filmées par un drone, ces séquences pourraient très bien figurer dans le making-of d’une production cinématographique.

De mise en scène il est aussi question dans l’enceinte du tribunal, lieu de la parole et de la dramaturgie par excellence. Lucrecia Martel restitue, par ses angles de vue, par de petits détails, l’asymétrie qui régit la présence des uns et des autres. Bien qu’assis sur le banc des accusés, Dario Amin et ses deux acolytes affichent une aisance qui confine parfois à la désinvolture. Alors qu’un amérindien est auditionné en qualité de témoin, on leur sert, au second plan et en toute quiétude, une tasse de café. Lorsqu’une confrontation est organisée entre les deux parties, l’hexis corporelle de l’accusé traduit un sentiment de domination voire d’impunité. « Personne ne les écoute au tribunal » peut-on entendre dans la vidéo qui précède le drame. Cette certitude est le fruit d’une longue histoire officielle de l’Argentine qui n’a cessé d’effacer les peuples premiers. La création de l’État argentin s’est fondée sur la notion de propriété privée. Des actes officiels ont progressivement identifié des propriétaires légitimes pendant que les communautés autochtones étaient déplacées ou asservies.
Les anciens Chuschagastas se racontent à travers leur collection personnelle de photographies que Martel diffuse plein écran. Le travail, les fêtes, les processions sont autant d’occasions de rencontres où les couples se forment. Mais aussi les déplacements forcés, trois ou quatre mois sur les chemins avec enfants, aïeux et troupeaux. Les actes de propriété circulent, le mal est fait. Les familles doivent payer des droits de fermage pour travailler la terre de leurs ancêtres. À l’école ils apprennent Christophe Colomb, point central d’une Histoire officielle qui les a oubliés. Insidieusement, le mot « indien » devient péjoratif, synonyme de bon à rien. Après avoir participé à la guerre d’indépendance, ils deviennent de simples paysans, de la main d’oeuvre bon marché.
C’est la voix de Lucrecia Martel, off, que l’on entend recoudre ce récit déchiré. Elle s’adresse directement à la présidente du tribunal sous la forme d’un réquisitoire alors que sa caméra/drone survole le territoire Chuschagasta, révélant une topographie accidentée et des points de vue magnifiques. Dans un plan littéralement renversant, les images semblent d’abord anamorphosées avant que le mouvement ne redonne à l’image sa stabilité et au paysage sa clarté au milieu de laquelle les chevaux paissent en toute liberté. En prenant de la hauteur, la caméra de Lucrecia Martel ne cherche pas une quelconque neutralité, au contraire elle lit la main des hommes sur la terre et accuse la parcellisation à outrance.
Lucrecia Martel donne ses lettres de noblesse au drone en tant qu’outil de mise en scène au service d’une vision. Rien que pour cela, le film ferait date. Mais elle nous rappelle aussi et surtout qu’il est nécessaire d’avoir pleine conscience de l’impureté intrinsèque du cinéma pour produire des images honnêtes. L’éminence est à ce prix.
Bande-annonce
1er avril 2026 – De Lucrecia Martel






