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ROMANE GUÉRET & LISE AKOKA | Interview

Avec leur second long-métrage, Ma frère, Romane Guéret et Lise Akoka prolongent et déplacent leur exploration de l’adolescence, de la filiation et de la construction des identités. En situant leur récit dans une colonie de vacances, les deux réalisatrices ouvrent un espace de fiction rare : un lieu de passage, de frottements et d’émancipation, où enfants et adultes réapprennent à se regarder. Dans cet entretien réalisé lors du festival De l’écrit à l’écran en septembre dernier, elles reviennent sur la genèse du film, la question de la représentation, l’écriture au contact du réel et la dimension politique, discrète mais fondamentale, qui traverse cette comédie chaleureuse, féministe et inclusive.

Votre film semble susciter des réactions fortes et très variées, de générations différentes. Comment avez-vous reçu les premiers retours du public, notamment des enfants et des adolescent·e·s ?

Romane Guéret : Ce qui nous a frappées, c’est la diversité des retours. Lors des avant-premières, on a vu des salles pleines, avec des publics très différents. À Lyon, par exemple, la projection devant des étudiants a donné lieu à un accueil extrêmement chaleureux. Dans des salles plus petites, avec un public plus âgé, les réactions étaient tout aussi fortes, mais d’une autre nature. Une ancienne monitrice est venue nous dire que le film lui avait rappelé très précisément le déchirement de la fin de colonie, cette douleur de quitter les autres. C’est très émouvant de constater que ces souvenirs-là restent aussi vifs.

Lise Akoka : On espérait que le film touche quelque chose d’universel, et ce qui nous bouleverse, c’est aussi la question de la représentation. Beaucoup de spectateurices nous disent à quel point iels se sont sentis représenté·e·s. Un étudiant non-binaire est venu nous remercier pour la présence d’un personnage non-binaire traité avec simplicité, sans en faire un sujet spectaculaire. Une jeune femme métisse nous a confié combien il était important pour elle de voir une petite fille afro se peigner à l’écran, et combien cela lui aurait fait du bien enfant. Ce sont des retours très forts.

On espérait que le film touche quelque chose d’universel, mais ce qui nous bouleverse, c’est à quel point des spectateurices se sentent enfin représenté·e·s.

À ce propos, on n’a pas beaucoup de représentations de personnages non-binaires dans le cinéma français. C’est valable d’ailleurs pour tout le spectre de représentation que vous intégrez dans vos films. Comment est-ce que vous l’avez travaillé, afin de donner (notamment) une place notable et positive au personnage de Naël·le, loin des clichés et de la marginalisation ?

Romane Guéret : Ce personnage est né d’une immersion en écriture dans une colonie de vacances. Nous avions fait embaucher Shirel et Fanta comme animatrices stagiaires, et dans cette colonie, il y avait une animatrice non-binaire qui s’appelait Naëlle. Ce qui nous a frappées, c’est que les enfants trouvaient cela tout à fait normal, alors que Shirel, en arrivant, se posait beaucoup plus de questions. Il y avait là un glissement générationnel très fort, très frappant.

Lise Akoka & Romane Guéret pour Le Bleu du Miroir © photo Xavier Bouvier

Lise Akoka : On a trouvé cela très beau à observer et porteur d’espoir. On a eu envie de retranscrire ce regard-là dans le film : celui des enfants, qui permet parfois à l’adulte de faire évoluer le sien. Cela rejoint une question centrale du film, celle de l’héritage et de la transmission, et de la façon dont les enfants peuvent aussi éduquer les adultes. La difficulté a été de faire exister ce personnage en dehors de la seule question du genre. On ne voulait ni l’ignorer, ni que ce soit la seule définition du personnage. Ce qui comptait pour nous, c’est qu’iel soit lumineux·se, apaisé·e, presque la figure la plus stable du groupe.

Les enfants ont parfois un regard beaucoup plus apaisé que les adultes, et ce sont eux qui les font évoluer.

Après la mini-série Tu préfères, à quel moment l’idée de ce long métrage a-t-elle commencé à germer ?

Romane Guéret : C’est venu après la série. On avait envie de continuer à raconter ces personnages, parce qu’on était restées très proches de Shirel et Fanta, et qu’on les voyait grandir. Ce qu’elles traversaient en entrant dans l’âge adulte faisait écho à ce que nous avions nous-mêmes vécu. La question d’une saison 2 s’est posée, mais on avait aussi envie de plus d’espace, de quelque chose de plus romanesque, et le cinéma permettait cela.

Lise Akoka : La colonie de vacances s’est imposée assez vite, parce qu’on voulait travailler davantage sur l’enfance, pas seulement sur l’adolescence. La colo est un espace très particulier : une petite utopie collective, un temps suspendu où tout peut changer. C’est un lieu neutre, où personne n’est vraiment chez soi, ni les enfants ni les adultes. Il y avait aussi une dimension politique. On ne voulait pas raconter une énième histoire d’enfants enfermés dans les clichés associés aux quartiers populaires. On voulait déplacer le regard, montrer leur inventivité, leur humour, leur poésie, leur vitalité.

C’était aussi l’occasion de les inviter dans un espace de tous les possibles, un espace d’émancipation où, le temps d’un été, le destin peut basculer — en particulier pour les filles, qui sont en train de devenir adultes et qui cherchent à échapper aux injonctions sous lesquelles elles croulent toutes les deux. La colonie nous permettait de raconter ces injonctions patriarcales qui pèsent différemment sur l’une et sur l’autre, tout en faisant la même chose avec les enfants, qui trouvent dans ce cadre la possibilité de créer de nouveaux liens, de se redéfinir, de grandir plus vite. Le temps de cette parenthèse estivale, ils et elles accèdent à une forme d’autonomie accélérée, presque expérimentale.

Lise Akoka & Romane Guéret pour Le Bleu du Miroir © photo Xavier Bouvier

Votre film donne une impression de grande liberté, presque documentaire, tout en étant très écrit. Comment avez-vous travaillé avec les enfants, à l’écriture et à la mise en scène ?

Romane Guéret : Notre méthode repose sur de nombreux allers-retours entre immersion et écriture. Dès qu’on sait qu’on va travailler avec des enfants, on cherche de la matière vivante. On a fait du périscolaire à Paris avec Shirel et Fanta, puis une longue immersion en colonie avec notre scénariste Catherine Paillé. On a observé, enregistré énormément, parce que la question du langage est centrale pour nous.

Lise Akoka : À partir de cette matière, on écrit un scénario très précis. Les dialogues sont appris à la virgule près, ce n’est pas de l’improvisation. Il y a beaucoup de répétitions, et pendant le tournage, les enfants sont souvent dirigés via des oreillettes. Cela permet de garder des prises longues et de travailler très finement le rythme et la musicalité. Le défi a été de faire coexister les trajectoires individuelles et le collectif sans que l’un écrase l’autre. Si le film donne une impression de fluidité, c’est parce qu’il y a derrière un travail très rigoureux.


Propos recueillis et édités au festival De l’écrit à l’écran en septembre 2025


Remerciements : Rachel Bouillon & Julien Vivet et le photographe Xavier Bouvier