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SEXE, MENSONGES ET VIDÉO

Graham Dalton collectionne les interviews vidéo de femmes qui racontent sans embages leur vie sexuelle. De retour dans sa ville natale il retrouve un ancien copain de fac qui a « réussi » et sa femme. Cette rencontre va avoir pour tous des conséquences surprenantes. 

Critique du film

La 42ème édition du Festival de Cannes, présidé par Wim Wenders en remplacement de Francis Ford Coppola (qui, lui, verra en sa présidence un autre film sulfureux avec James Spader…), fut un tournant pour la carrière de Steven Soderbergh. En un premier long-métrage, passant in extremis de la sélection Un Certain Regard à la Compétition officielle, il décrocha la récompense suprême de la Palme d’Or à seulement 26 ans. Ce film, annonciateur d’une carrière prolifique, c’est Sexe, Mensonges et Vidéos, un drame hypnotique, rythmé par les nappes de Cliff Martinez et le débit important de dialogues, annonciateur d’une filmographie construite par des réseaux et des personnages en plein doutes existentiels. Où l’idéal de la vie de couple s’effrite dans une maison suite à l’irruption dans leur quotidien d’un ami lointain. 

« L’existence humaine, nous dit le cinéaste, se caractérise par une circulation permanente des individus, du temps, des espaces, de la pensée et des corps ». Ces mots de la journaliste Pauline Guedj dans Steven Soderbergh, Anatomie des fluides, prennent tout leur sens dès les premières minutes de Sexe, Mensonges et Vidéo. Un gros plan, en mouvement, filmant de très près le bitume sur lequel circule Graham (James Spader) sur fond d’un riff de guitare entraînant. Le monde, capté par Steven Soderbergh, n’est construit que de chemins établis entre les individus. 

Et si nous verrons plus tard dans sa filmographie que cela se fera plus amplement par des flux internationaux (comme dans Traffic), Sexe, Mensonges et Vidéo fait circuler ses personnages et leurs pensées à un rayon plus microscopique. Dès lors que le mouvement s’arrête sur cette route goudronnée, la musique s’interrompt au profit des propos d’Ann (Andie MacDowell) à son psychologue. Le montage, par un simple effet, juxtapose ces confessions à quelques plans présentant Graham, se changeant dans les toilettes d’une station-service. Sans qu’ils le sachent, ce montage-flux réduit à un niveau plus intime va directement lier ces deux personnages. Ces deux personnages, accompagnés de deux autres (John, mari d’Ann et ancien ami de Graham ; et Cynthia, sœur de Ann qui vit une liaison avec son beau-frère), ne cesseront jamais de circuler intimement, que ce soit intérieurement, par leurs décisions personnelles, ou auprès de leurs proches.

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En cela, Sexe, Mensonges et Vidéo nous désarme très rapidement. Au-delà de son pitch au potentiel sulfureux (il s’agit tout de même de l’arrivée dans un quotidien faussement tranquille d’un homme filmant les confessions sexuelles des femmes qu’il rencontre), le film nous saisit à chaque instant par la vulnérabilité qu’il présente. Les personnages mutent instantanément dans leurs manières de penser et de s’exprimer, pouvant aussi bien se montrer en position dominante que laisser jaillir une fragilité. La scène-clé du film survient dans sa dernière partie, lorsque John découvre la vidéo de sa femme. On retrouve ce même mode opératoire instauré par Graham (celui-ci pose les questions et Ann se prête au jeu) mais, très vite, un retournement s’effectue. Les confessions d’Ann la libèrent de tout un conditionnement dans lequel elle se sentait enfermée auparavant. Celle-ci ne reprend pas seulement sa vie en main, mais également la caméra qui observait cette mutation pour la braquer sur celui jusqu’alors en position de voyeur. Très vite, la scène devient de plus en plus intense. Les masques tombent, les signes de vulnérabilité apparaissent, mais telle une pluie qui risque de s’abattre à la fin du film, un changement va se produire. 

À ce niveau d’intimité réduit se révélera tout le cinéma d’un homme qui ne cessera jamais de surprendre. Un cinéma où l’apparence très méthodique du scénario (souvent représenté par les plans de ses personnages, comme dans la trilogie des Ocean) s’avérera plus excitant qu’il révélera toutes les failles de ses personnages, de la société où ils et elles seront ancrées, et de la manière dont des alternatives peuvent être créées ou détruites. Par la variété des points de vue qu’il présente, d’un attrait précoce à présenter la globalisation au niveau d’individus et par les mutations technologiques (notamment par la caméra, figurant directement ici) montrées ; Sexe, Mensonges et Vidéo inaugure un ensemble passionnant d’objets filmiques qui n’auront de cesse que d’interroger notre rapport au monde, à notre flux de pensée et notre interaction face à autrui. Un film somptueux, qui sidère pour sa violence intime alors que les seules armes seront les paroles.


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