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LES CRIMES DU FUTUR

Alors que l’espèce humaine s’adapte à un environnement de synthèse, le corps humain est l’objet de transformations et de mutations nouvelles. Avec la complicité de sa partenaire Caprice, Saul Tenser, célèbre artiste performer, met en scène la métamorphose de ses organes dans des spectacles d’avant-garde. Timlin, une enquêtrice du Bureau du Registre National des Organes, suit de près leurs pratiques. C’est alors qu’un groupe mystérieux se manifeste : ils veulent profiter de la notoriété de Saul pour révéler au monde la prochaine étape de l’évolution humaine…

Critique du film

« Mort à Videodrome, vive la nouvelle chair » : c’est par cette profession de foi que se concluait en 1983 l’une des œuvres les plus matricielles du cinéma de David Cronenberg, dont les réflexions sur le rapport entre l’homme et la technologie allait venir irriguer l’ensemble d’une riche et fascinante filmographie. De Chromosome 3 à Spider, le réalisateur canadien a longtemps multiplié les genres et styles de narration pour raconter ses obsessions autour de la mutation des corps et l’utilisation chimérique de la technologie. Sans pour autant se renier, ses films post années 2000 se sont révélés moins frontaux sur le traitement de ces thématiques, laissant croire (à tort) que le réalisateur s’était assagi. En lice pour la Palme d’Or 2022, Les Crimes du futur sonne donc comme un retour plutôt inattendu du cinéaste de 79 ans à sa veine la plus organique, à priori assez proche de ses travaux initiés dans les années 70 / 80.

De nouvelle chair, il est bien question dans Les Crimes du Futur. C’est même l’enjeu au centre de toutes les préoccupations d’un récit volontairement cryptique. Dans un monde où la souffrance physique a complètement disparu, de nouveaux organes apparaissent dans le corps humain, nécessitant une intervention chirurgicale afin d’éviter la propagation d’une tumeur. Saul Tenser est un artiste qui a détourné ce paradigme scientifique pour proposer des performances artistiques dans lesquels sa partenaire, Caprice, procède à l’ablation du nouvel organe devant un public. Mais dans un environnement toujours plus concurrentiel et sensationnaliste, Saul cherche un moyen d’élever son œuvre pour atteindre la transcendance ultime… 

Que ces Crimes du futur partagent le même titre que l’un des premiers essais expérimentaux de Cronenberg n’a évidemment rien d’une coïncidence. S’il ne s’agit pas d’un remake à proprement parler, un lointain dialogue semble s’opérer entre les deux œuvres. D’abord parce que les deux films se déroulent dans un univers futuriste à la tonalité apathique assez proche ; un monde où la majeure partie de l’humanité semble avoir disparu (même si ce point n’est qu’induit dans le film de 2022) et où les personnages évoluent dans des décors gris et vides qui évoquent l’architecture brutaliste chère aux premiers courts et moyens-métrages du cinéaste. Mais de manière plus globale, c’est toute sa filmographie que Cronenberg en vient à revisiter à travers ce film. Du Festin nu à eXistenZ, en passant par Crash et ses personnages en quête d’un plaisir sexuel lié à l’intervention technologique, le cinéaste s’auto-cite sans vergogne, réunie toutes les thématiques de son cinéma, fait le point sur son parcours et livre in fine une très belle réflexion sur son statut d’artiste au sein du système

Crimes of the future

Car c’est bien Cronenberg qu’il faut voir derrière le personnage interprété par la muse Viggo Mortensen.  Un artiste entier, dont les œuvres provocatrices n’ont pour seul objectif que de poser un regard sur l’évolution de notre humanité et s’interroger sur cette dernière. Mais cette démarche s’avère-t-elle toujours aussi pertinente lorsqu’elle a été répétée et étudiée sous tous les angles possibles et imaginables ? Dès lors, comment être choqué par les images proposées par le film et que devient le geste provocateur recherché ?

Les spectateurs qui verront le film se partageront en deux catégories : les aficionados du réalisateur qui navigueront en terrain connu ; et les néophytes, peu enclins à éprouver du dégoût à une époque où le body-horror fait partie intégrante du cinéma horrifique contemporain (en atteignant rarement la subtilité et la sincérité du réalisateur canadien). Cronenberg en est totalement conscient et adopte une approche critique envers lui-même, mettant quasiment en scène la mort de son cinéma, et ce jusqu’à une scène finale dans laquelle le cinéaste semble nous dire que la transgression est toujours possible dès lors qu’on prend le risque de s’aventurer dans des zones inconnues et périlleuses

Difficilement accessible pour qui ne connaitrait pas le cinéma de son auteur, Les crimes du futur se révèle une réflexion testamentaire et philosophique fascinante sur la création artistique. Le geste quasi philosophique d’un artiste à la fois très lucide sur son parcours et critique envers son œuvre qu’il tente de mettre en perspective de l’environnement en constante mutation dans lequel elle évolue. Soit la définition parfaite d’un film de David Cronenberg. Vertigineux !

Bande-annonce

25 mai 2022De David Cronenberg, avec Viggo MortensenLéa SeydouxKristen Stewart

Cannes 2022 – Compétition officielle