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LÉGUA

Dans un vieux manoir situé au nord du Portugal, Ana aide Emília, la vieille gouvernante qui continue de prendre soin d’une demeure où les propriétaires ne se rendent plus. Au fil des saisons, Mónica, la fille d’Ana, remet en question les choix de sa mère, et ces trois générations de femmes tentent de comprendre leur place dans un monde en déclin, où le cycle de la vie ne se renouvelle qu’après d’inévitables fins.

Critique du film

En combinant frontalité et perspective, Légua donne corps au temps et âme à une maison qui tient lieu de quasi huis clos. Un film à la beauté aride sur le thème de l’abandon, dans toutes ces acceptions. Un récit tout simple, dominé par une réelle puissance d’observation.

Dans la maison vide

Il y a les films à sujet, et ceux dont la vision est matière à réflexion. Légua se situe clairement dans la seconde catégorie, loin d’un quelconque didactisme ou d’une pensée livrée clé en main. Ici, trois composantes sont patiemment dévoilées, la matière humaine (les personnages mais aussi les corps), l’espace et le temps. Le film observe comment ces trois composantes interagissent, exerçant chacune à leur manière, influence voire emprise sur les autres.

LÉGUA

Ana et Emilia prennent soin d’une maison que ses propriétaire ne fréquentent plus. Les deux femmes ne sont pas de la même génération et n’accordent pas à leur travail tout à fait le même sens. Le lien qui unit Emilia à cette maison, à cette famille, n’a plus d’équivalence contemporaine. Son quotidien obéit à la force de l’habitude, rythmé par des gestes inlassablement répétés. C’est une domesticité sacralisée dans la satisfaction du travail bien fait qui est à l’oeuvre. Ana travaille avec rigueur plutôt qu’avec zèle. Toute sa vie n’est pas dans cette maison. Elle respecte l’exigence et les manies d’Emilia mais s’autorise aussi des moments de travail plus décontractés, en musique ou alanguis par un rayon de soleil. Les deux cinéastes filment avec une grande attention les gestes du travail, lents et précis pour Emilia, dynamiques et efficaces chez Ana. Ce ne sont pas deux, on l’aura noté, mais trois personnages qui évoluent en proximité : Emilia, Ana et la maison.

Fin de cycle

Les forces d’Emilia diminuent, ses gestes deviennent moins précis. C’est que l’âge mais aussi la maladie viennent chambouler l’ordre établi. Une scène agit comme point de bascule : Ana vient en aide à Emilia pour faire un lit, la vieille gouvernante ne peut plus travailler seule mais tient encore à garder le contrôle des activités. Le corps est moins souple mais la parole encore impérieuse. Et puis, lentement mais sûrement, le film enregistre un renversement des positions. Emilia devient Milinha, diminutif pour femme diminuée, et Ana prend soin d’elle en même temps que le pouvoir sur le lieu. Le récit superpose deux abandons : les propriétaires demeurent hors-champ, accaparés par d’autres espaces de vie et la maison se transforme, pour un temps, en asile où Emilia abandonne toute autorité et transgresse, non sans volupté, les règles de domesticité. Sa chambre de bonne n’étant pas chauffée, un lit médicalisé est installé pour elle dans le salon. Ana s’affranchit des codes pour offrir à Emilia tout ce que sa propre discipline lui a toujours interdit. Jouir enfin d’un peu de confort, de chaleur voire de luxe. Emilia commence par râler puis, à bout de force, abandonne rapidement toute résistance.

LÉGUA

Sous influence documentaire

Amertume et douceur se confondent alors que le film enregistre à la fois les protocoles de soins et la vie qui se retire. Légua est, par endroit, imprégné du cinéma documentaire d’où viennent Filipa Reis et João Miller Guerra. Le film a été tourné dans la maison familiale du réalisateur, mêlant acteurs professionnels et non professionnels (dont Fátima Soares, qui apporte à Emilia une âpre authenticité).

De nombreuses scènes de soin sont filmées dans la durée afin d’éprouver leur méticulosité mais aussi le poids d’un corps inerte qu’il faut manipuler avec force et application. Le temps s’étire et certains trouveront le rythme du film par trop atone. De jolis contrastes sont pourtant opérés pas des effets de montage où la vie d’Ana continue son cours avec son lot de joies, de choix et de poids. Tourné sur une année afin de profiter des variations saisonnières, Légua joue habilement des échelles temporelles, observant les petites modifications et les grandes mutations. Il est aussi habité par l’esprit de Georges Perec dans sa tentative d’épuiser l’observation d’un lieu et d’éclairer ce qui fait, souvent inconsciemment, l’espace d’une vie. L’ambition n’est pas mince, parfois inhibée par la forme, notamment l’austérité des plans fixes et du grain de la pellicule.

Bande-annonce

13 décembre 2023 – De Filipa Reis et João Miller Guerra
avec Carla Maciel, Fátima Soares et Vitória Nogueira da Silva