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LES FANTÔMES D’ISTANBUL

Istanbul, dans un futur proche. Alors que la ville est en proie à des troubles politiques et sous la menace d’un black out, Didem, une jeune danseuse activiste, croise le destin d’une mère dont le fils est en prison, d’une artiste féministe et d’un trafiquant rusé au cœur d’un réseau d’arnaques immobilières. Leurs histoires s’entremêlent, offrant un portrait saisissant de la Turquie contemporaine.

Critique du film

Premier long métrage fait d’urgence et de tension, Les Fantômes d’Istanbul prend le pouls d’une ville au bord de la rupture. Azra Deniz Okyay perd en maîtrise ce qu’elle gagne en énergie. Il en résulte un film chaotique à souhait, où la somme des précarités traduit un paradoxal espoir.

Quel cinéma turc se cache à l’ombre du phare Bilge Ceylan ? Nous n’en avons que peu d’exemples et ils sont précieux. Il y eut le succès surprise de Mustang et plus récemment Burning Days et Sibel, trois films qui sous leur intensité de genre (respectivement le drame, le thriller et le conte ethnographique), esquissaient déjà les dégâts d’une société enfermée dans ses certitudes. Les Fantômes d’Istanbul creuse ce sillon mais de manière plus frontale et s’écarte de l’intimité des villages pour contenir son intrigue dans l’effervescence de la ville. Et se tenir aux côtés d’une jeunesse féminine qui entend bien rebattre les cartes.

Nouvelle Turquie

Didem, Ela, Iffet et les autres, ce sont elles qui comptent aujourd’hui. Didem est à l’âge de tous les possibles, de toutes les rebellions. Elles veut danser mais surtout pas la danse du ventre, elle envoie paître un employeur au moindre reproche, elle saccage la chambre de l’amoureux qui l’a trompée. Elle est vivante et faseyante. Azra Deniz Okyay la filme au plus près, toujours en mouvement et soudain figée lorsque dans une boutique, une voix masculine la renvoie, de haut de son impunité de mâle, à un traumatisme enfoui. C’est la voix de Rasit, marchand de sommeil qui exploite la détresse des réfugiés syriens et prétend contribuer à l’émergence d’une « Nouvelle Turquie », vantée dans les publicités entendues à la radio, entreprise qui consiste avant tout à permettre aux promoteurs sans scrupules de « nettoyer » les quartiers pauvres pour ériger des résidences solides et surveillées. Rasit et Effit ont-ils été mariés ? Elle lui emprunte sa voiture, lorsque, acculée, elle accepte un petit boulot pour permettre à son fils emprisonné d’honorer une dette.

LES FANTÔMES D'ISTANBUL

Regarde les hommes tanguer

Du film choral, la réalisatrice retient les liens par lesquels une poignée de personnages sont rattachés entre eux puis s’en éloigne volontairement pour mettre en lumière des trajectoires radicalement opposées. Quelque chose pousse, les minorités réclament visibilité et justice. Les femmes se dévoilent et une manifestation clandestine plaide publiquement la cause d’une femme lourdement condamnée pour avoir tuer son violeur. L’ordre des choses est en train de vaciller et le film pose des images sur cette rupture. On sent une urgence de filmer proche du documentaire, la vérité passant avant la technique. Ainsi les scènes volées au téléphone portable introduisent l’oeil de la rue, le témoignage brut. À la convulsion portée par une jeunesse décidée à se faire entendre, Azra Deniz Okyay ajoute une déconstruction chronologique qui finit par brouiller son propos.

On n’est pas sûr non plus que le climat insurrectionnel et le black out qui menace la ville agissent vraiment en faveur du film. La métaphore de l’obscurantisme, balourde, écrase toute la sincérité d’une démarche par ailleurs convaincante. Le titre du film renvoie à une double réalité au cœur du portrait de la ville, les fantômes ce sont, pour un temps encore, les communautés contraintes de vivre cachées : les femmes sous leurs voiles, les personnes queer dans les squats, les pauvres éloignés du centre ville, les réfugiés assignés à résidence temporaire. Mais ce sont aussi, question de point de vue, les tenants d’une Turquie inamovible, les hommes au premier rang d’une position dominante et dominatrice, détenteurs de tous les pouvoirs, autorisés à tous les excès. C’est précisément cette position là que le film, par un tremblement qui tient de la force tellurique, place au bord du gouffre.

Avec toutes ses imperfections, Les Fantômes d’Istanbul a le grand mérite de nous envoyer, depuis son pays, des signes d’espoir. De ce point de vue, il s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse le cinéma contemporain. Celui tenu par de jeunes réalisatrices, on pense à la tunisienne Erige Sehiri, à l’ukrainienne Kateryna Gornostai ou à l’algérienne Mounia Meddour, qui documentent par la fiction l’émergence d’une génération prête à s’affranchir des codes établis et des désastres promis.

Bande-annonce

23 août 2023 – De Azra Deniz Okyay
avec Dilayda Güneş, Beril Kayar et Nalan Kuruçim