le monde après nous

LE MONDE APRÈS NOUS

Labidi est un jeune d’aujourd’hui : il va de petites magouilles en jobs d’appoint, habite en colocation dans une chambre de bonne et se rêve écrivain. Mais sa rencontre avec Elisa l’oblige à repenser son train de vie au-dessus de ses moyens.

Critique du film

Sans maniérisme ni séduction, Louda Ben Salah-Cazanas signe un beau premier film, portrait d’un homme qui se heurte aux chicanes de l’époque pour trouver sa place. Trente-trois ans après Un monde sans pitié, le film générationnel d’Eric Rochant, Le monde après nous tend un miroir à la jeunesse d’aujourd’hui, fragile et gourmande, débrouillarde et attachante.

Passer de l’adolescence à l’âge adulte, de la province à Paris, d’une famille de prolétaires à un milieu culturel bourgeois, c’est traverser des murs invisibles et se heurter à d’autres. Labidi est encore très attaché à Lyon où ses parents tiennent un café, il vient de signer un contrat avec une maison d’édition, il vit en colocation avec Alekseï mais ne va pas tarder à rencontrer Elisa. Il est à l’âge où tout est possible mais rien n’est simple. Le jeune homme doit faire cohabiter petits boulots et grandes ambitions, penser tout à la fois à vivre et survivre. Hippo, le branleur trentenaire de Rochant avait jeté l’éponge avant de livrer le moindre combat : « On n’a plus qu’à être amoureux comme des cons, et ça c’est pire que tout » résumait il en conclusion dans une tirade désenchantée. L’époque n’est plus à la désillusion, elle est à la débrouille. Labidi galère, ment à ses parents pour les préserver, vole à la tire pour faire illusion auprès d’Elisa, bosse plus dur que bien, arnaque les assurances ou du moins essaye. Les moyens sont maigres, il faut faire preuve d’imagination.

Le monde après nous
En bon portraitiste, Ben Salah-Cazanas se tient éloigné de tout jugement, préférant soigner l’écriture d’une scène, le contour des seconds rôles, le ton général de son film, rêche sans être terne, cocasse sans être loufoque. Il a trouvé avec Aurélien Gabrielli, un comédien qui sert parfaitement cette partition, juste assez décalée pour être singulière, cachant derrière une forme de banalité, des provisions de témérité et un caractère plutôt rugueux. Gabrielli perpétue une tradition d’acteurs français qui n’en imposent pas au premier abord mais savent incarner secrètement leurs personnages. On pense à Gérard Blain ou Bruno Putzulu, toujours justes, jamais ordinaires. À ses côtés, Louise Chevillotte, Mikaël Chirinian, Isabelle Prim et Jacques Nolot (deux apparitions mais une présence incomparable) composent un casting sans faute auquel il faut ajouter la révélation Léon Cunha Da Costa qui interprète avec une infinie grâce Alekseï, le colocataire et ami dans les bras duquel il est réconfortant de s’abandonner quelques secondes à la mort du père.

Une des grandes réussites du film est sa manière d’amadouer, à travers un ton tragi-comique, la cruauté du réel avec la fantaisie de la fiction. Le finesse de l’écriture contribue à distiller des éléments de comédie qui saupoudrent le film de légèreté. En vrac : la séduction gauche de Labidi qui ne trouve pas mieux que de communiquer son 06 sur une cigarette ; Alekseï, fantôme de la douche ; la verve du maire… La musique originale, signée Jean-Charles Bastion, contribue grandement à la cohérence de ce ton. Isolant les instruments d’une potentielle formation, elle accompagne les accents de solitude, les mouvements d’insécurité, les heurts et déboires de Labidi, dans la quête d’une impossible harmonie. Dommage que cette idée ne soit pas poussée à son terme. Conclure le film avec Un homme heureux, la (très belle) chanson de William Sheller, nous est apparu comme une facilité, la seule à vrai dire.

Le monde après nous
Le monde après nous travaille avec finesse la chronique sociale et sentimentale dans un récit d’émancipation contrariée où Louda Ben Salah-Cazanas décrit l’époque avec acuité, notamment cette violence invisible qui la traverse et tend à assigner chacun à son destin de classe. Autant dire que ce premier long métrage est bourré de qualités, au nombre desquelles, cerise sous le gâteau, un fantasme de tendre harmonie qui parcours le film comme un frisson.

Bande-annonce

20 avril 2022 – De Louda Ben Salah-Cazanas
avec Aurélien Gabrielli, Louise Chevillotte et Saadia Bentaïeb