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DE L’AUTRE CÔTÉ DU CIEL

Lubicchi vit au milieu de grandes cheminées dont l’épaisse fumée recouvre depuis toujours le ciel de sa ville. Il aimerait prouver à tous que son père disait vrai et que, par-delà les nuages, il existe des étoiles. Un soir d’Halloween, le petit ramoneur rencontre Poupelle, une étrange créature avec qui il décide de partir à la découverte du ciel.

Critique du film

“La vie sans poésie et la vie sans infini, c’est comme un paysage sans ciel : on y étouffe” écrivait le philosophe Henri-Frédéric Amiel dans son extraordinaire journal intime. Bien que quelques siècles et un océan le séparent de l’humoriste et graphiste Akihiro Nishino, la même sensibilité semble animer ces deux auteurs – tant l’œuvre du second répond avec une modernité renouvelée à la pensée du premier.

Présenté en avant-première dans le cadre du festival des Saisons Hanabi, De l’autre côté du ciel est l’adaptation sur grand écran du livre d’images pour enfants à succès Entotsu-machi no Poupelle. Aidé par l’auteur Akihiro Nishino lui-même en tant que scénariste, il s’agit du premier long-métrage d’animation de Yusuke Hirota en tant que réalisateur, jusqu’alors connu pour son travail au sein des équipes d’effets visuels de Shin Godzilla ou encore Garo: Kami no kiba.

Pour un premier film, et pour une adaptation cinématographique d’une oeuvre aussi appréciée, la réussite est totale : outre une animation spectaculaire, recréant parfaitement l’atmosphère de cette quête vers les étoiles empruntant fortement à la culture steampunk, De l’autre côté du ciel est un récit incroyablement riche en thèmes et points de vue, qui offre à réfléchir autant aux petits qu’aux grands.

Poupelle

LAISSEZ-NOUS RÊVER

Traversé d’éléments merveilleux qui donnent d’emblée un aspect de conte de fées au récit, De l’autre côté du ciel est d’abord une grande aventure que vont vivre un garçon intrépide et son meilleur ami d’un genre nouveau.

Spectacle éclatant de couleurs et de matières, l’animation assurée par le Studio 4°C de même que la musique entrainante du morceau d’ouverture “Halloween Party” et le générique de fin écrit par Nishino lui-même et interprété par l’artiste Lozareena enveloppent tout le film d’un esprit d’une magie qui rivalise sans peine avec les plus grosses productions occidentales. Offrant aux plus jeunes spectateurs une image d’un enfant porté par ses rêves et son irréductible envie de connaissance, le personnage de Lubicchi s’invite également dans les cœurs des plus âgés, questionnant le monde qui l’entoure avec une simplicité qui se fait l’écho du regard porté par Nishino sur la société moderne.

Empruntant à un registre qui n’est pas sans rappeler Les Temps Modernes du grand Charlie Chaplin, De l’autre côté du ciel se sert habilement de sa technique d’animation de la fumée oppressante s’échappant des cheminées, ou encore des jeux d’ombres menaçantes dans les profondeurs ou contre les murs de la ville, pour opérer une critique intelligente des sociétés sur-industrialisées. Par la dépeinte d’une population vivant majoritairement dans des conditions difficiles et dommageables pour leur santé, ou encore la mise en avant d’un pouvoir au discours dogmatique et insidieusement religieux, le film invite à questionner sur le traitement que nous avons de la parole esseulée ou encore de la force du collectif face à une minorité dominante.

Enfin, Poupelle est un personnage à part entière : celui d’une créature mystérieuse, croisant le chemin d’un orphelin de père qui puise sa force de caractère dans le souvenir des histoires paternelles. Alors que la ville fête Halloween, qui célèbre à la fois la farce enfantine et la mémoire des défunts, la quête de Lubucchi est une remarquable fable autour de la perte d’un être cher, une interprétation du deuil comme invitation à faire des souvenirs de ceux qui nous ont quittés les possibles fondements de nos choix propres en tant qu’individus.

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L’HOMME EST-IL UN MONSTRE… OU LE MONSTRE UN HOMME ?

Si le film ne fait pas l’économie de l’utilisation d’un mythe récurrent dans l’histoire des récits initiatiques – à savoir la mise en avant d’un personnage d’apparence grossière cachant en réalité le fond qui fait toute sa valeur – De l’autre côté du ciel réussit à dépasser ce postulat de départ, de même qu’à insuffler charme et poésie à son propos éminemment engagé. En partant du constat qu’au Japon, Halloween tient d’avantage d’un évènement mettant en avant l’art du cosplay, l’auteur a imaginé son personnage principal à partir des morceaux de costumes qui jonchent les rues japonaises le lendemain des défilés.

Résolu à créer une histoire pouvant parler au plus grand nombre, le long-métrage propose avec le personnage de Poupelle une approche palpable des préoccupations environnementales, en centrant un des aspects principaux de son histoire autour de la question des déchets, et comment nous les percevons. Créature à première vue dérangeante, “l’homme poubelle” est un détritus au grand cœur, un être organique doué de sentiments qui connaîtra plusieurs vies tout au long du récit – filant ainsi parfaitement la métaphore du recyclage, qui donne lieu à quelques répliques pleines d’humour et de tendresse.

Aussi drôle qu’émouvant, intelligent et graphiquement époustouflant, De l’autre côté du ciel est le ravissement de l’esprit et des yeux qui scintille par sa différence, pour s’inviter sans conteste et durablement comme la nouvelle étoile au firmament des classiques d’animation.

Bande-annonce

17 août 2022 – De Yusuke Hirota
avec la voix de Philippe Katerine