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VESPER CHRONICLES

Dans le futur, les écosystèmes se sont effondrés. Parmi les survivants, quelques privilégiés se sont retranchés dans des citadelles coupées du monde, tandis que les autres tentent de subsister dans une nature devenue hostile à l’homme. Vivant dans les bois avec son père, la jeune Vesper rêve de s’offrir un autre avenir, grâce à ses talents de bio-hackeuse, hautement précieux dans ce monde où plus rien ne pousse. Le jour où un vaisseau en provenance des citadelles s’écrase avec à son bord une mystérieuse passagère, elle se dit que le destin frappe enfin à sa porte…

Critique du film

Qu’il s’agisse de littérature ou de cinéma, la science-fiction a toujours permis aux auteurs de poser un regard critique sur leurs contemporains et de soulever des problématiques purement ancrées dans le réel. En termes de questionnements écologiques, le style ‘’post-apocalyptique’’ a bien souvent les faveurs des artistes cinéastes et écrivains car il offre une myriade de possibilités pour dépeindre le ‘’monde d’après’’ ; résultat des dérives et inactions humaines vis-à-vis de sujets pourtant vitaux. À une époque où les effets du réchauffement climatique se font ressentir avec toujours plus de vigueur, voir un film se déroulant dans un ‘’futur, [où] les écosystèmes se sont effondrés’’ contribue naturellement à une prise de conscience générale et nécessaire. Que le film en question résulte d’une coproduction franco-belgo-lituanienne démontre, si l’on en doutait encore, l’universalité du propos.

Les jours d’après

Le classique carton introductif pose immédiatement les bases de Vesper Chronicles : virus issu des expérimentations humaines sur la génétique, guerre pour le contrôle des ressources biologiques, mainmise d’une oligarchie sur ces dernières, puis ghettoïsation d’une partie de la population : les motifs sont classiques, pour ne pas dire archétypaux en matière de SF. Pour autant, l’ensemble des termes choisis font inévitablement écho à des enjeux sociétaux familiers et très actuels, donnant à la désolation présentée à l’écran une saveur réaliste et désespérée. Impression accentuée par les tons grisonnants de la photographie de Feliksas Abrukauskas, habituellement réservés à des œuvres ayant pour cadre la première et seconde guerre mondiale. D’entrée de jeu, le duo de cinéastes derrière la caméra utilise tous les moyens à sa disposition pour rendre le cadre de son récit le plus crédible et immersif possible.

Vesper Chronicles
La première qualité de Vesper Chronicles est de ne jamais sur-expliciter son univers mais plutôt de s’en remettre à la force de l’imaginaire de son spectateur. Un choix probablement motivé avant tout par les contraintes d’un budget limité (autour de 5 millions d’euros, soit un montant dérisoire au vu des ambitions visuelles d’une telle production) mais constamment compensé par l’intelligence de l’écriture et de la mise en scène. Ainsi, ce sont souvent par les dialogues et une subtile gestion du hors champs que se construit la diégèse du long-métrage. Le traitement réservé à ‘’la citadelle’’ en est le parfait exemple. Pendant la majeure partie du film, la ville fortifiée, au centre de tous les enjeux du récit, n’existe que par les informations qu’en livrent les personnages, laissant au spectateur le soin d’en établir les contours et le fonctionnement. En découle pour le spectateur une implication aussi stimulante que l’expectative imparable de découvrir l’incarnation plastique du lieu à l’écran. Laquelle interviendra au détour d’un dernier acte plutôt radical dans son exécution, où les réalisateurs n’hésitent pas à jouer avec les attentes et frustrations de leur public.

Prends en de la graine !

Malgré des choix d’écriture guidés par la nécessité de limiter les coûts de production, le film reste d’une ambition formelle hallucinante, qui n’a jamais à rougir de la comparaison avec des projets récents aux moyens bien plus colossaux (Mortal Engines, pour n’en citer qu’un). Les décors ont beau être très réduits en nombre, ils sont exploités ici avec beaucoup d’habileté, et ce notamment grâce à une direction artistique qui fait la part belle aux détails et textures. En entremêlant des influences aussi diverses que les films de Miyazaki (on pense beaucoup à Nausicaä), la série de reportages L’aventure des plantes de Jean-Marie Pelt ou les délires technico-organiques de Cronenberg, les réalisateurs Kristina Buožytė et Bruno Samper naviguent perpétuellement entre un onirisme poétique et une authenticité quasi documentaire, qui confère à l’ensemble un charme très singulier, renforcé par l’utilisation couplée d’effets pratiques et numériques du plus bel effet.

Vesper
En outre, toute l’approche « bio-fantasy » revendiquée par les cinéastes offre au film le meilleur des écrins pour développer un discours simple – mais jamais simpliste – sur les aberrations de nos sociétés contemporaines : contrôle du vivant jusqu’à la déraison, appauvrissement des ressources naturelles, déséquilibre social face aux enjeux écologiques. Le film regorge de thématiques fortes, sans jamais donner l’impression d’un regard surplombant ou moralisateur de la part de ses auteurs. Pour preuve, le développement de son personnage principal, Vesper, véritable symbole d’une génération sacrifiée, née après la bataille, mais par qui l’espoir renaît, et pas nécessairement là où on l’attendait. Là où le renversement du pouvoir en place semblait être un pilier narratif inévitable, l’héroïne lui préfère une quête plus pragmatique dans la recherche d’une solution à la famine organisée dont elle est victime avec son père. En ce sens, Vesper Chronicles se pose d’abord comme un récit d’émancipation générationnelle, face aux erreurs (voire l’oppression) de ses aînés.

Dépouillé de toutes les afféteries et excès inhérents à la plupart de ses homologues hollywoodiens, Vesper Chronicles se recentre avec brio sur le développement et la cohérence de son riche univers, livrant in fine un conte fantastique au message écologique totalement en phase avec son époque. Dès lors, peu importe que le film souffre de quelques baisses de rythme et d’un affrontement manqué entre l’héroïne et son antagoniste, tant la proposition formelle et thématique transpire la passion, l’artisanat et la générosité de tous ceux qui en sont à l’initiative. Une dystopie à la poésie noire dont on se surprend – une fois n’est pas coutume – à vouloir explorer les confins dans une suite à laquelle semble nous préparer le dernier plan.

Bande-annonce

17 août 2022 – De Kristina Buozyte et Bruno Samper, avec Raffiella Chapman, Eddie Marsan et Rosy McEwen.