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TOUTE LA BEAUTÉ ET LE SANG VERSÉ

Récit chapitré, et narré par l’artiste elle-même, de la vie de la photographe américaine Nan Goldin, de son enfance à son entrée dans la vie artistique new-yorkaise dans les années 1970 en se focalisant plus particulièrement sur son engagement actuel contre la famille Sackler dont le philantropisme culturel masque l’implication dans la crise des opiacés aux Etats-Unis. 

Critique du film

A priori, Toute la beauté et le sang versé, lauréat du lion d’or de Venise en 2022, s’inscrit dans la continuité du travail de Laura Poitras qui, depuis le début des années 2000, s’évertue à mettre en lumière les grands secrets des instances de pouvoirs et de domination, notamment, dans ses films les plus récents, à travers les figures de « lanceurs d’alerte » de notre époque, qu’il s’agisse d’Edward Snowden dans Citizenfour (2014) ou Julian Assange dans Risk (2016). Et bien que l’implication de la photographe Nan Goldin et de son association P.A.I.N. [Prescription Addiction Intervention Now] qu’elle a fondé en 2017 soit peut-être assez méconnue du grand public international, dû à la spécificité de l’ampleur de la crise des opiacés sur le continent Nord Américain, le film participe à cartographier ce combat, ses responsables comme ses victimes, comment lutter et comment honorer la mémoire des disparus. En revanche, là où le film semble détonner avec les précédents c’est parce qu’il est aussi un portrait d’artiste comme la réalisatrice n’en avait jamais fait auparavant. L’intime, l’artistique et le politique, plusieurs directions dont les interactions sont productives, d’autant plus que le film trouve son équilibre dans l’entrelacement de cette multiplicité thématique qui oppose aux grands silences intra-familiaux mais aussi sociétaux, une profusion sonore et visuelle.

Cette profusion se trouve d’abord dans l’entremêlement de plusieurs régimes d’images. D’un côté les images qui évoquent le passé, qu’il s’agisse des archives familiales et artistiques de Nan Goldin ou encore des images qui ont inspiré ses combats politiques futurs. Ce sont les archives des actions d’Act-Up et plus globalement les divers témoignages politiques et actions d’artistes face à la crise du sida lors de laquelle la photographe a perdu plusieurs de ses amis. De l’autre côté, le noyau dur de la narration, les images du présent, celles du combat de P.A.I.N contre la famille Sackler dont l’entreprise pharmaceutique Purdue Pharma, connue pour son lobbying agressif, est un acteur majeur, voire déclencheur. En effet, l’antalgique qu’elle a commercialisé sous le nom d’Oxycontin est responsable de milliers de morts. A travers l’enchevêtrement de ses multiples temporalités, qui s’agencent à la parole de la photographe, le lien le plus évident entre intime et politique nous est révélé : Nan Goldin a elle-même été victime de l’addiction induite par les opiacés. 

Sur la base de cette profusion structurelle et narrative se déploie le motif d’un fourmillement visuel et sonore qui n’aboutit pas en chaos mais achève bien d’inscrire un geste politique dans la mise en scène. Les scènes d’activisme les plus frappantes, comme celle au musée du Guggenheim — où des centaines de fausses ordonnances sont lancées depuis le haut du bâtiment, geste montré dans un plan en contre-plongée, soulignant le symbolisme de ces documents qui se sont pour beaucoup révélées létaux — établissent cette occupation visuelle et sonore du plan face au vide et aux silences qui équivalent très souvent au mensonge et à la mort. Les actions de P.A.I.N s’opposent et remédient ainsi symboliquement à ceux de la famille Sackler qui apparaît d’abord comme une forme de domination silencieuse : un nom inscrit en lettre d’or dans les musées, une instance de pouvoir agissant insidieusement, en témoigne les scènes révélant l’observation des membres de l’association par un espion, et enfin des visages silencieux écoutant, dans une confrontation en visio-conférence que la justice américaine leur a imposé, les témoignages des membres de P.A.I.N mais aussi des familles dont les proches ont perdu la vie aux opiacés.

Instruments de lutte

En associant la beauté au sang, le titre du film introduisait déjà ce jeu d’opposition et d’association qui organise justement la profusion que nous avons décrit. La profusion face au vide, le bruit face au silence, mais aussi l’individu et le collectif, la vie et la mort, la stigmatisation et la libération de la parole, ou encore l’amour et la violence qui sont particulièrement incarnés dans la séquence où Nan Goldin parle d’une de ses relations où elle a faillit y laisser la vie, qu’elle a immortalisé dans sa série de photographies The Ballad of sexual dependancy. Malgré la violence sourde et silencieuse qui traverse le film, la tristesse et parfois même l’angoisse et un certain sentiment de danger, semble subsister une forme de résilience et de douceur : le contact gardé entre Nan et ses parents, qui semblent pourtant en partie avoir participé à la mort de sa soeur Barbara, mais aussi la manière dont la photographe fait de ses blessures une force qu’il s’agisse d’en faire de l’art, ou de réutiliser les « moyens » des Sackler comme instruments de lutte pour les combattre. 

Toute la beauté et le sang versé

Amérique, machine à tuer

La mise en scène de Poitras participe à ce jeu d’équilibre entre contrastes et associations, jouant entre observation à distance et démonstration d’une participation subjective par une présence vocale à certains moments mais surtout par une visibilisation du geste même de filmer, caméra portée. Partant d’un traumatisme individuel, la mort de la soeur de Nan Goldin dont le suicide finit par apparaître presque comme un meurtre causé par la société, par cette Amérique comme « machine à tuer » comme le dit la photographe, l’oeuvre se constitue peu à peu en collaboration collective. Autant de voix et de visages, ceux de la réalisatrice, de la photographe, des membres de P.A.I.N et la mémoire de ceux qu’iels honorent, présents ou absents, qui s’opposent à une famille mais aussi et surtout à une société faite par et pour privilégier les dominants et des normes discriminantes et oppressives. 

Là où les archives nous apprennent que la rébellion de Barbara a été incomprise et diabolisée, Nan Goldin et Laura Poitras soulignent ensemble la manière dont la lutte peut être belle, puissante et profondément humaine. Suivant la quête intime et artistique de la photographe de déstigmatiser les sujets tabous et de révéler les secrets qui trop souvent taisent les violences, Toute la beauté et le sang versé se constitue en oeuvre collective pour remédier aux silences par un activisme poussé jusqu’à la forme où la mise en scène de Poitras organise l’infiltration de voix, de visages et de présences qui résistent aux dominants qui agissent dans l’ombre d’un système qui les protège. Le film devient ainsi non seulement mémoire du combat et rappel de ce lien profond entre intime et politique, mais aussi acteur à part entière de la lutte.


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