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UNDER THE SKIN

Une extraterrestre arrive sur Terre pour séduire des hommes avant de les faire disparaître.

Critique du film

Adapte-moi si tu peux !

« Under the Skin n’a pas été un bestseller. Il a reçu des critiques encourageantes, il s’est bien vendu au Royaume-Uni et mal aux États-Unis. Mais il est resté dans la tête des gens et le livre a continué de trouver de nouveaux lecteurs. » Voilà ce que déclarait Michael Faber à propos de la réception de son roman (2000), dans une interview accordée au Guardian en 2020, sept ans après son adaptation par Jonathan Glazer. Un privilège, en effet : être porté à l’écran par l’un des cinéastes les plus fascinants du XXIe siècle vaut bien toutes les ventes en librairie.

Pour comprendre la manière dont Glazer adapte le livre de Faber, il faut imaginer un geste de réduction radicale : le cinéaste prélève, taille, condense, pour n’en conserver que l’essence. Lui-même s’étonne du caractère quasi minimaliste du film dans les bonus du Blu-ray, confiant qu’à l’origine le scénario était « moins dépouillé » et « plus conventionnel ». Ce dépouillement a un effet paradoxal : il accentue la différence entre la lecture et le visionnage. Dans un livre, le lecteur donne forme aux mots par son imagination. Au cinéma, le spectateur relie les plans entre eux pour anticiper ce qui n’est pas encore montré. En épurant son récit, Glazer ouvre un espace actif pour le spectateur, qui oscille sans cesse entre étonnement, attente et trouble.

Under the skin

Issu de la publicité et du clip — il a notamment signé des vidéos pour Radiohead ou Blur —, le cinéaste réinvestit ces formats courts pour composer des images à la fois limpides et opaques. Certaines séquences semblent prêtes à livrer leur sens, mais quelque chose résiste. Le film cultive son secret à mesure que se dévoile le parcours de sa protagoniste.

Sous l’apparence de Scarlett Johansson, une entité extraterrestre attire des hommes dans sa camionnette avant de les conduire vers un espace obscur et indéfini. Le cinéma de Glazer entretient depuis toujours un rapport à l’altérité : de Sexy Beast (2000) à Birth (2004), jusqu’à Under the Skin (2013), il met en scène l’irruption d’un corps étranger dans un monde qui n’est pas le sien.

Ici, ce geste atteint une forme d’aboutissement. En adoptant le point de vue d’un extraterrestre, Glazer redécouvre le monde. Une scène suffit à en témoigner, lorsque l’alien goûte un gâteau au chocolat pour la première fois, l’expérience devient presque énigmatique, comme si un geste familier redevenait mystérieux. Le film parvient ainsi à déstabiliser notre propre perception du réel. Cette étrangeté repose en grande partie sur le montage, qui alterne progression narrative et surgissements symboliques. Chaque plan semble porteur d’un sens latent, comme suspendu dans l’attente d’une révélation.

Under the skin

Le film opère alors un renversement : si les spectateurs sont humains, ils se retrouvent pourtant mis à distance des autres humains à l’écran. Lors des déambulations de l’alien, filmées dans un style quasi documentaire, les passants apparaissent étrangement étrangers. Le manque d’interaction crée une distance troublante : nous regardons les autres comme des inconnus, tout en partageant le point de vue de celle qui ne leur appartient pas. Même Scarlett Johansson, star mondiale, devient méconnaissable. Dès l’ouverture, elle se glisse dans la peau d’une autre femme. Son corps, souvent objet de désir et outil marketing, est ici vidé de toute séduction. Il devient un instrument de prédation. Le désir se transforme en menace.

En adaptant le roman de Faber, Glazer ne se contente pas de transposer une histoire : il propose une expérience sensorielle et perceptive inédite. Under the Skin donne à voir l’humanité en feignant de s’en détourner. Et s’il faut oser le dire, le film s’impose comme l’une des œuvres majeures du cinéma contemporain.


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Adapte-moi si tu peux !

(Cycle de films sur les grandes adaptations)