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STALKER

Un banal stalker, sorte de guide, accompagne un physicien et un écrivain dans la Zone, vaste no man’s land où jadis est tombée une météorite. Ce territoire contient un secret : la chambre des désirs, exauçant les vœux de ceux qui s’y rendent.

Critique du film

Adapte-moi si tu peux !

On ne crée rien à partir du vide, rien ne devrait émaner d’un espace sans contours, où règne seulement l’absence de tout. Mais ce vide, cet abandon de l’espace pour ne rien remplir, exerce une certaine fascination dans notre perception humaine. Ces étendues liminaires gagnent en intérêt par leur inutilité, davantage catalyseurs de nos espoirs que lieux véritables : le vide incarne une promesse, celle d’un secteur à remplir. La Zone incarne ce potentiel. En adaptant l’œuvre impénétrable des frères Strougatski, Andreï Tarkovski s’empare de l’aridité du livre pour la transposer ailleurs, dans un cadre aux apparences moins hostiles. Pourtant, le vide persiste. La Zone invite les hommes en son sein : aucun esprit épuisé ne peut accepter chose aussi démente que son existence. Quand les rêves se diluent, le vide est pourtant la prochaine étape de l’âme. C’est à ce moment-là que germe l’idée : et s’il existait quelque chose au cœur du vide ?

Le livre d’Arkadi et Boris Strougatski, originellement baptisé Pique-nique au bord du chemin, s’inscrit dans une mouvance claire : faire de la fiction un acte politique. Au cœur de l’URSS des années 1970, les deux frères rejettent en bloc l’idéal soviétique, incapables de croire à une utopie probable accouchée par le régime malgré toutes ses difficultés. Leur livre, bien que relevant de la science-fiction, remet en cause la capacité de l’homme à croire en des forces plus grandes. Son insignifiance dans un cosmos inébranlable revient à montrer à quel point l’humain peut se faire charognard, grappillant les miettes d’une rencontre passée pour espérer une vie moins morose. L’humanité et son avidité sont au cœur de l’œuvre littéraire, de cette recherche inexplicable d’une existence meilleure au cœur de la Zone. Tarkovski y trouvera son propre mythe. Si les stalkers de la Zone se doivent d’être payés pour guider les étrangers vers son cœur, le véritable coût pour les visiteurs se joue en leur for intérieur. La Zone exige un tribut : foi et croyances sont le prix à payer pour attiser l’espoir de voir la chambre émerger, et les vœux exaucés.

En 1979, la Zone prend finalement vie. Elle n’est plus seulement un espace mental imaginé grâce aux quelques lignes couchées sur le papier : Tarkovski fait le pari de montrer la Zone, d’en faire un espace physique. Ce n’est pas pour autant que ses mystères en sont dévoilés. Dans Stalker, la Zone est le seul espace qu’arpenteront les protagonistes ; pourtant, jamais ils ne se l’approprieront. Avançant à l’aide de boulons lancés méticuleusement, les rêveurs prêts à se rendre à la chambre doivent faire face à un espace intangible, un périmètre qui, malgré sa familiarité, ne saurait être expliqué. La Zone tient plus de l’ordre du phénomène que du lieu. Le cinéaste a volontairement abandonné l’aspect désertique évoqué dans l’œuvre originelle pour lui donner un aspect plus dense. Le labyrinthe n’en est que plus immense : la végétation omniprésente contraste avec les quelques ruines brutalistes perdues au milieu des arbres. Chaque texture prend une forme étrangère ; malgré la familiarité de l’environnement, nous ne reconnaissons rien. Les repères s’effacent à mesure que les personnages progressent. Nous voilà, nous aussi, à la merci de nos propres espoirs. La Zone n’est en rien une prison : c’est là toute sa beauté. Ce sont les hommes qui y cherchent une obsession.

Le vide, toujours le vide : tout semble si mort et si vivant à la fois. Impossible de s’imaginer les pièges laissés par les visiteurs d’ailleurs ; même les fameux boulons sont de bien piètres témoins. Les détours, les contours, le pourtour : la Zone est malléable, immatérielle. En vérité, Tarkovski ne fait pas réellement exister la Zone ; il n’en donne qu’une idée, un concept improbable parmi tant d’autres. Il n’y a pas vraiment de voyage dans Stalker. L’avancée ne se ressent pas, car lorsque arrive l’instant fatidique — la découverte de la chambre — celle-ci n’est finalement qu’une étape dont personne ne connaît la nature. Les trois hommes s’arrêtent, divaguent et se perdent dans les flots du temps sans vraiment savoir si leurs mots sont des bouteilles à la mer. En réalité, il fallait simplement un lieu vierge pour le remplir de toutes ces pensées, ces phrases qui éclairent sur les choix à faire.

Purgatoire pour certains, chimère pour d’autres, il n’en reste pas moins que la Zone est une échappatoire. On y entre par désespoir, un accablement que Tarkovski fait ressortir non sans une certaine angoisse dans les derniers instants de son long-métrage. La réalité s’enracine : ces cheminées industrielles aux bouches fumantes masquent l’horreur d’une menace latente. La Zone est un espace de distorsion, confiné, dont la déformation est invisible. Telles des radiations nucléaires, l’horreur est sous la surface, dans un pan qui nous est inaccessible mais qui ne nous est pas inconnu. Les épées de Damoclès ne manquent pas durant la guerre froide et, sans jamais l’évoquer explicitement, Stalker retrace la polarisation d’un monde : il y a ceux « au dedans » et ceux « au dehors ». Sept ans après la sortie du long-métrage de Tarkovski surviendra la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et, contre toute attente, la Zone accéda à notre propre réalité.


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Adapte-moi si tu peux !

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