still_au-pays-du-silence-et-de-lobscurité

AU PAYS DU SILENCE ET DE L’OBSCURITÉ

Fini Straubinger, 56 ans, a perdu progressivement la vue à l’âge de 15 ans et est devenue sourde à l’âge de 18 ans. Elle rencontre d’autres membres de la communauté des sourds-aveugles et échange avec eux sur la vie avec ce handicap.

CRITIQUE DU FILM

Belle prémonition que l’ouverture d’Au pays du silence et de l’obscurité : Fini Straubinger y raconte son dernier souvenir de voyante, une compétition de saut à ski. Le montage y fait brièvement écho, à ces images sportives auxquelles Herzog consacrera plus tard un film entier, obsédé par la figure de Steiner, vouée à l’élévation. On peut imaginer que ce que le cinéaste allemand a décelé chez le champion de ski trouve déjà sa source dans sa rencontre avec Fini, héroïne du film mais surtout figure du réel. Si les personnes sourdes et aveugles filmées ici sont ancrées dans le quotidien, elles n’échappent pas à une forme de dépassement : une volonté sincère de ressentir au-delà de ce à quoi la vie les a limitées. La démarche herzogienne est déjà là. Ce n’est pas le statut social de l’individu qui l’intéresse, mais ces êtres hors normes chez qui il capte une énergie singulière, une tension vers leurs propres limites.

Dès ses débuts, Herzog s’attache à des figures rares. Avec une grande délicatesse, Au pays du silence et de l’obscurité donne à voir ceux qui ne voient pas. Tout devient affaire de sensation. Fini tente de restituer une mémoire à ce que les sourds-aveugles ne peuvent plus percevoir. Impossible de saisir pleinement ce que recouvrent ces expériences, parfois banales pour une personne valide. La cécité et la surdité ouvrent à d’autres manières d’éprouver le réel. S’il est vertigineux d’imaginer un monde sans son ni lumière, rien n’empêche qu’un autre rapport sensible puisse émerger. C’est là tout l’espoir de Fini : permettre à ceux qui partagent sa condition de sortir de cet enfermement. Personne ici n’attend de solution miracle, mais l’isolement est combattu avec détermination. Dans une Allemagne en pleine transformation, Herzog filme aussi les prémices d’une prise de conscience où Fini incarne une forme de résistance et d’empathie dans un monde qui en a cruellement besoin.

Au pays du silence et de l'obscurité

La diversité des parcours révèle différentes manières de vivre ce silence. Les mots viennent des individus eux-mêmes ; lorsqu’ils se taisent, la caméra prend le relais et montre ce que le langage ne peut plus exprimer. De l’éducation aux interactions les plus simples, chacun affronte des défis spécifiques. Herzog évite ainsi de réduire le handicap à une seule expérience. Les situations sont multiples, irréductibles à une vision uniforme. La mise en images devient essentielle, elle donne à voir les difficultés, mais aussi les élans de solidarité et de partage. Il y a autant de façons de vivre la surdité et la cécité qu’il y a d’individus.

Si le regard d’Herzog est précieux, c’est avant tout Fini Straubinger qui force l’admiration. Là où le cinéaste ne fait que passer, elle consacre sa vie à accompagner ceux qu’elle appelle, non sans ironie, ses « frères et sœurs d’infortune ». Par son engagement, elle redonne une vitalité à celles et ceux que l’isolement menace. Fini comprend mieux que quiconque la difficulté de vivre dans un monde que l’on ne peut plus percevoir de manière conventionnelle. Mais son empathie ne tient pas uniquement à son expérience, elle rappelle surtout ce dont chacun devrait être capable. La caméra d’Herzog agit comme une passerelle ; reste à savoir ce que nous faisons, nous, du regard qu’elle nous invite à porter. Le véritable dépassement commence peut-être là, au-delà du film.

Bande-annonce

22 avril 2026 – De Werner Herzog

Avec Fini StraubingerHeinrich FleischmannM. Baaske


Rétrospective « Les Odyssées de Werner Herzog » Partie 3 : le rêve

Lire aussi : La grande extase du sculpteur sur bois Steiner