AFFECTION AFFECTION
Sur la Côte d’Azur, une adolescente disparaît le jour de son anniversaire. Géraldine, employée municipale, s’improvise alors détective. Personne n’a rien vu mais tout le monde a son mot à dire et Géraldine aura du mal à ne pas se laisser submerger par les potins, les théories et les croyances de chacun. Et ce n’est pas le retour inopiné de sa mère qui va lui faciliter la tâche. Une petite ville, c’est bien connu, c’est plein de petits crimes…
Critique du film
Les chemins qui mènent aux films sont impénétrables. Il y a cependant des sources d’attraction majoritaires : la réputation d’un·e cinéaste, le sujet ou le casting. C’est bien ici la distribution qui aura attiré notre attention. Voir les noms de Agathe Bonitzer, Nathalie Richard et Christophe Paou associés au même projet rend celui-ci immédiatement aimable quand on apprécie le cinéma d’auteur français dans sa diversité, de Jacques Rivette à Alain Guiraudie en passant par Sophie Fillières ou Frédéric Videau. Il y a, avant toute chose, la promesse d’un cinéma non formaté, promesse redoublée en l’occurrence pour qui a vu Bêtes blondes, le premier long-métrage de Alexia Walther et Maxime Matray, film résolument hors-norme, mi-punk, mi-baroque qui jouait de l’amnésie de son protagoniste pour accumuler jusqu’à l’absurde (et pour être honnête, jusqu’à l’étouffement) des boucles fictionnelles tragi-comiques. Agathe Bonitzer était déjà de la partie dans le rôle d’une cinéaste underground et scato.
Dans Affection affection, elle est Géraldine mais tout le monde l’appelle G. Elle mène une enquête mais ce n’est pas un film policier. Il y a des disparitions et des apparitions mais ce n’est pas davantage un film fantastique. On l’aura compris, nous sommes devant un film à la croisée des genres, qui se nourrit de modèles mais se révèle vraiment dans les creux de son récit. C’est un drôle de film et aussi, souvent, un film drôle. Il se résume en une poignée de lieux (dans un village de la côte d’Azur) et de personnages, adoptant en cela les codes de la sitcom sans en avoir ni le ton ni la superficialité.
Le film se plaît de la sorte à déjouer tous les clichés liés à la station balnéaire méditerranéenne. Pas le moindre bob à l’horizon, l’action se déroule hors saison. Pas d’accent non plus, ni galéjade, ni pagnolade. Pas davantage de mamie botoxée en tenue léopard attachée à la laisse d’un chihuahua. Il est pourtant question d’un petit chien blanc disparu, affaire dont est saisie Géraldine en qualité de responsable des espaces verts, des parcs publics et de l’animal. Bientôt, Kenza disparaît à son tour, le soir de ses 17 ans, puis son père, qui n’est autre que l’ami de Géraldine et le maire du village. La boucle paraît étroite mais les recherches qui s’ensuivent ne vont cesser d’ouvrir des perspectives fictionnelles, comme autant de lignes de fuite qui s’échappent d’un réel trop sage.

Un seul être disparaît et tout est déréglé. Il n’en faut pas davantage au duo de cinéastes pour transformer leur scénario en OUFIPO – ouvroir de fictions potentielles –, jeu de piste dans lequel le moindre calembour ouvre lui-même de nouveaux présages. Un SMS mal interprété peut produire du grabuge et un vers de T. S. Eliot peut se lire comme une menace. En personnage éponge, G absorbe les possibles, et il faut ici louer Agathe Bonitzer, dont l’interprétation blanche, comme on le dirait d’une écriture, offre une parfaite surface à cette subtile comédie du décalage. Elle semble, non sans vaciller, arrimer le film à la raison quand il s’emploie à la distancer, quitte à parfois prendre des airs… mais il n’est pas interdit de penser que le redoublement polysémique de son titre était à prendre comme un avertissement. Entre le passé qui refait surface et un futur de plus en plus vague, la vie de Géraldine semble prise dans un moment de flottement où tout est permis, y compris une nuit sans interdit en compagnie de démineurs.
Après Bêtes blondes, qui ne semblait plus savoir mettre de limites au délire, Alexia Walther et Maxime Matray ont réglé la mire. Tout en conservant cette douce folie qui caractérise leur univers, ils laissent affleurer des ombres qui ressemblent à des gouffres. Au delà d’une séduisante étrangeté, on leur sait gré de se réapproprier, par la fiction, un territoire gangrené dans la réalité par l’opulence la plus obscène et le racisme le plus décomplexé.
Bande-annonce
15 avril 2026 – De Alexia Walther, Maxime Matray






