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BABYSTAR

La fille adolescente d’un couple de vloggers familiaux découvre qu’elle n’est pas seulement la vedette de leurs vidéos, mais aussi leur victime. 

CRITIQUE DU FILM

Avec Babystar, Joscha Bongard propose une œuvre profondément ancrée dans les obsessions contemporaines, à la croisée du regard clinique et de la stylisation outrancière. Héritier manifeste des univers de Yorgos Lanthimos et Ruben Östlund, Bongard s’approprie leurs motifs sans les reproduire, et les adapte au terrain des réseaux sociaux, de l’exposition de soi et de la marchandisation de l’intime.

Le cinéaste s’étonne lui-même de voir à quel point la réalité semble avoir rattrapé, voire dépassé, les intuitions du film. Entre avatars générés par intelligence artificielle et hyper-exposition de l’intime, Babystar capte la porosité entre réel et fiction. Sans verser dans la dystopie, Bongard restitue un présent déjà saturé d’excès, dont il accentue les lignes de force sans les caricaturer.

Cette immersion passe par un travail de mise en scène particulièrement inventif. La caméra, parfois équipée d’optiques déformantes (fish eye), adopte des angles instables et intrusifs. Elle semble moins capter que surveiller, inscrivant les personnages dans une logique panoptique directement liée aux plateformes numériques. Le spectateur devient complice de cette captation permanente, pris dans un dispositif qui mime les logiques d’exposition qu’il interroge. L’esthétique épouse ainsi celle des réseaux sociaux : images saturées, angles voyeuristes, floutage des logos.

Babystar

Au cœur de ce dispositif, Luca, enfant unique d’un couple d’influenceurs, incarne une crise existentielle propre à ce mode de vie. La bande sonore, signée Jonas Vogler, prolonge cette fragmentation identitaire : les voix sont manipulées, filtrées, instables, traduisant un tumulte intérieur constant.

Contrairement à ce que son dispositif pourrait laisser penser, Babystar ne relève ni de la dystopie ni de l’horreur. Là où Lanthimos passe par des dispositifs fictionnels décalés, Bongard prolonge une réflexion déjà amorcée dans son documentaire Pornfluencer, autour de la scission entre le moi intime et le moi performatif.

Cette approche s’accompagne d’une mise à distance émotionnelle marquée. La froideur du dispositif limite l’identification et l’empathie. Bongard refuse tout jugement moral explicite, laissant ses personnages dans une zone d’ambiguïté qui constitue à la fois la force et la limite du film. Car en choisissant de représenter ce mode de vie sans en dénoncer frontalement les dérives, il interroge la responsabilité même de la représentation. Cette suspension ouvre un espace réflexif, mais peut aussi apparaître comme un retrait face aux implications politiques du sujet.

Babystar s’impose ainsi comme un objet filmique singulier, miroir de son époque. En proposant un regard issu de l’intérieur même de la génération qu’il dépeint, Bongard capte avec finesse les tensions d’existences hyperconnectées, prises entre désir de visibilité et perte de soi.


De Joscha Bongard

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Music & Cinema Marseille 2026